5novembre2016

Les mutineries de Cœuvres en juin 1917

Posté par Paul dans la catégorie : Histoire locale, nationale, internationale : pages de mémoire; Un long combat pour la liberté et les droits.

A l’écart des fanfares, des drapeaux et des rodomontades guerrières

Si les bombardements « atroces » d’Alep et les frappes « justifiées » de Mossoul nous en laissent le temps, nous aurons sûrement droit, à l’occasion du 11 Novembre, à une énième évocation de la grande boucherie de 14/18. Profitons de ces circonstances pour mettre en lumière certains événements qui ont tendance à rester dans l’ombre et faire sonner quelques notes discordantes dans la symphonie des clairons.

la-releve Printemps 1917 : cela fait presque 4 années que le conflit a débuté. Anesthésiés par la propagande guerrière et par une répression annoncée terrible, la grande majorité des citoyens de sexe masculin de ce pays, comme des pays voisins par ailleurs, a préféré monter au front plutôt que de s’insoumettre et de partir en cavale à l’étranger. L’enthousiasme « guerrier » commence cependant à s’émietter un peu : 500 désertions en 1914, 2433 en 1915, 8924 en 1916, et déjà plus de 15 000 pour les six premiers mois de l’année 1917. Cette statistique ne prend pas en compte les insoumis, c’est à dire ceux qui ont refusé d’être incorporés dans leur régiment. Si le moral des troupes est au plus bas, la colère est croissante et de plus en plus difficile à contrôler pour un état-major composé en bonne partie d’incapables (des survivants de la précédente aurait dit Vian !). Les soldats ne sont ni idiots, ni abrutis par l’alcool au point de ne pas se rendre compte que les hauts gradés les envoient se faire tuer pour rien. Une tranchée prise, perdue, reprise, reperdue et ce sont quelques milliers de bonshommes qui gisent sur le sol les yeux tournés vers un ciel ne leur offrant plus aucune espérance, plus aucun avenir. Les combats du Chemin des Dames (déjà contés dans ces colonnes) ont été un échec cuisant et meurtrier. Cela n’empêche aucunement Nivelle, le successeur de Joffre, de vouloir continuer cette politique d’offensive. Un galon à gagner toutes les mille, dix mille, cent mille… victimes !

fca_conscrits Une autre affaire se déroule à l’arrière du front en cette mi-temps d’année et participe à la démoralisation des troupes  : celle des passeports pour Stockholm. Une conférence de l’internationale des partis socialistes contre la guerre doit avoir lieu en Suède, à Stockholm. C’est la troisième du genre. La précédente a eu lieu à Zimmerwald en Suisse, en 1916. Un certain nombre de délégués français ont demandé au gouvernement un passeport pour pouvoir assister à cette réunion qui suscite de grands espoirs parmi les militants ouvriers. Ce droit leur est refusé au mois de juin 1917 et entraine la sortie de la SFIO de l’Union Sacrée. A part quelques marchandages politiques, la SFIO n’ira guère plus loin dans son action d’ailleurs, mais il faut dire que le PS de l’époque est divisé en trois courants : pour la guerre à outrance, en paroles et en actes / contre, en paroles et pour, en actes / totalement opposé. Ce dernier courant est plutôt minoritaire alors que le premier domine le parti. Au congrès de Zimmerwald, en 1915, seuls deux socialistes français participent : Merrheim et Bourderon. Mais, en 1917, alors que le courant des opposants s’est renforcé, aucun délégué français ne participera au congrès de Stockholm. Le gouvernement a fait le nécessaire. Beaucoup de soldats espéraient que cette mobilisation internationale pourrait hâter l’issue du conflit. La désillusion est grande et provoque la colère des plus politisés. De plus en plus de poilus se demandent dans l’intérêt de qui ils se battent. Ils pourraient aussi se poser la question de « qui les trahit ? » Lorsqu’il conduit une vaste campagne de répression contre les ouvriers en grève, au printemps 1918, Clémenceau peut s’appuyer sans inquiétude sur la direction de la SFIO. Toute ressemblance… patati et patata…

memoirmutin1 C’est dans ce contexte que débute la vague de mutineries dans les environs de Soissons. L’épisode de Cœuvres n’est qu’une révolte parmi d’autres, mais ce qui la distingue cependant c’est son ampleur, puisque l’on dénombre plusieurs centaines de mutins. Le 1er juin, le camp où est cantonné le 370ème est traversé par un convoi de camions. Ce sont les hommes du 129ème et du 36ème d’infanterie qui sont retirés vers l’arrière du front après s’être révoltés. Ceux du 370ème, en repos depuis quelques jours seulement, doivent remonter dans les tranchées pour les remplacer. Dans les camions, les poilus agitent des drapeaux rouges, chantent « l’internationale » et hurlent des slogans hostiles à la poursuite des hostilités (rapport du caporal Damiron). « Ce n’est pas sur Berlin qu’il faut marcher mais contre Paris. Si vous n’êtes pas des lâches, vous n’irez pas au front…». De tels propos provoquent un mouvement de révolte dans le cantonnement. De petits groupes se forment ; les murmures se font clameurs ; deux compagnies, puis une troisième du 370ème RI ne veulent pas mourir pour rien eux non plus. Le 2 juin, ils refusent d’obéir aux ordres de l’état-major et organisent la révolte. Suivant l’exemple des « soviets de députés de soldats » élus dans les régiments russes, ils élisent des délégués et forment un comité révolutionnaire chargé de maintenir la discipline dans le régiment. Les mutineries sont fréquentes et les informations circulent même si l’état major fait tout ce qu’il peut pour verrouiller l’information. Il est difficile de reconstituer le fil exact des événements tant les sources sont morcelées et contradictoire. L’organisation de l’appareil militaire est complexe également. Il faut se baser sur les journaux de marche et sur des rapports souvent partisans qui tendent à minimiser les faits quand ils ne les dénaturent pas complètement. Les témoignages des soldats impliqués sont rares, et pour cause !

dessin1919mortspourtuerlaguerre Le 3 juin, une colonne de mutins se forme et se dirige vers Missy au bois. Ils veulent rejoindre leurs camarades du 17ème à Soissons (1), car ils ont appris que ceux-ci également ont dressé l’étendard de la révolte. Ils sont arrêtés dans leur mouvement à la gare de Berzy-le-sec, par un bataillon du 5ème RI sous les ordres du Prévôt du Corps d’Armée. Les mutins s’installent dans le village de Missy où ils sont assiégés par la cinquième brigade de cavalerie.  Le même jour, le restant du régiment est transféré au front, mais 400 soldats sont aux « abonnés absents », ce qui représente quand même 20% de l’effectif complet. Les mutins prennent le contrôle du village de Missy et y installent leur propre « gouvernement révolutionnaire ». Ils vont tenir 5 jours avant de se rendre. 23 d’entre-eux, considérés comme des meneurs sont enfermés en cellule à la prison de Soissons. 393 autres soldats sont emmenés en camion au camp d’évacuation de prisonniers de guerre de Vaux, près de Compiègne. Comme d’habitude, la sélection des meneurs se fait de manière tout à fait arbitraire. Il s’agit d’intimider et non de chercher à rentrer dans le détail des faits. Trente et un conseils de guerre ont lieu. Dix-sept soldats sont condamnés à mort ; les autres sont condamnés aux travaux forcés.  Une seule peine de mort est exécutée (2) : le soldat Joseph-Louis Ruffier du 370ème, originaire du Rhône, est fusillé à St Pierre l’aigle le 6 juillet (3).

general_franchet_d_esperey_en_1916_dans_le_petit_journal Pour l’état-major, il n’est question que de complots pacifistes ! Aucune raison de remettre en cause les choix stratégiques… Voici ce que répondit le Général Franchet d’Esperey au député Henri Gallichet qui venait de témoigner, devant le parlement, de la mutinerie de Soissons. Pour lui il s’agit d’ « un véritable complot organisé qui tend à dissoudre toute discipline… Les meneurs étaient en relation à Paris avec des agents louches de désordre. L’enquête a démontré que les promoteurs de la rébellion projetaient de s’emparer d’une gare et de se faire transporter par chemin de fer à Paris pour y soulever la population contre la guerre. La révolution russe doit servir de modèle… Les troupes sont tenues en état de surexcitation continuelle par les journaux remplis de détails sur les évènements de Russie, par les relations d’incidents parlementaires hostiles aux généraux, par les exagérations pessimistes… Pourquoi ferme-t-on les yeux ? Pourquoi ne réprime-t-on pas ? Cela cessera ou nous n’aurons plus d’armée, et l’ennemi, en cinq jours, pourrait être devant Paris ! »
Pour Nivelle aussi, c’est la propagande venue de l’arrière qui démoralise les soldats et non ses ordres aberrants : « Depuis plus d’un an, des tracts, brochures, journaux pacifistes parviennent aux armées. On en découvre davantage en quinze jours qu’on n’en saisissait en trois mois, en 1916… Ils sèment le doute quant à la justice de la cause pour laquelle les soldats se battent. Ils font l’apologie de l’Allemagne, affirment l’impossibilité de la victoire, et prétendent que la paix seule résoudra les problèmes du charbon et de la vie chère. D’aucuns renferment les plus dangereuses indications et les pires conseils… Ces factums entament l’esprit d’offensive  des combattants, les énervent, les découragent […] Il y aurait lieu de saisir les tracts dans les imprimeries qui les tirent, d’interdire les réunions où les discussions ne se limitent pas à des questions strictement professionnelles, de supprimer le journal révolutionnaire russe Natchalo, d’empêcher les menées de Sébastien Faure, Merrheim, Hubert et de la douzaine d’agitateurs qui les appuient, de briser la propagande pacifiste et d’exiger un travail normal dans les usines de guerre et les arsenaux. »

pathe-journal Après cet épisode agité, le 370ème va poursuivre sa trajectoire militaire comme si de rien n’était. Les événements relatés ici ne figurent même pas dans le journal de marche du régiment publié en 1919. Seuls les faits « héroïques » y sont consignés. En juin et juillet 1917, le régiment alterne, semaine après semaine, les engagements au front et les pauses à Missy. Sur ordre du Grand Quartier Général, le régiment est dissous le 30 octobre de la même année.
Officiellement, près de mille soldats français ont été passés par les armes pendant la première guerre mondiale, mais cette macabre comptabilité ne recense pas les exécutions sommaires et les bavures pas toujours accidentelles (tirs d’artillerie volontairement trop courts pour obliger les soldats à quitter les tranchées par exemple). Ces derniers faits sont difficiles à prouver et permettent d’améliorer les statistiques. Sur ce, je vous laisse le plaisir de suivre les défilés et cérémonies du 11 novembre. Ce jour là, je ne peux pas, je vais relire « les mémoires d’un insoumis » d’Eugène Cotte, histoire de vous en causer dans une prochaine chronique littéraire.

Post-Scriptum – ce texte n’est pas qu’une feuille supplémentaire ajoutée aux « pages de mémoire ». S’il a pour objectif de nourrir votre curiosité, il a pour objet principal de démontrer l’absurdité de toutes les guerres. La violence est parfois nécessaire mais elle est le plus mauvais moyen d’émancipation que nous ayons à notre disposition. On ne pourra construire une société sur des bases nouvelles que le jour où toutes les vies humaines pèseront le même poids sur la balance. Que ceux qui n’ouvrent la bouche que pour éructer leur haine du voisin la ferment pour un bon moment. J’emmerde ceux qui trouveraient une quelconque connotation religieuse à ce discours, car aucune religion ne met cet axiome en pratique, même si certains de ses représentants se gargarisent avec tous les matins.

 

Notes – (1) eh oui ! il s’agit du fameux 17ème, celui qui a refusé de tirer sur les vignerons révoltés du Languedoc en juin 1907 à Montpellier… (2) L’état-major, visiblement, ne souhaite pas envenimer une situation déjà bien explosive sur le front. Les pelotons d’exécution opèrent moins souvent qu’en 1914. (3) Sa fiche n’est pas accessible sur le site « mémoire des hommes » au ministère des armées.

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27octobre2016

Bric à blog du bouilleur de cru

Posté par Paul dans la catégorie : Bric à blog.

800px-arthez_alambic_ognoas_1936 Non le titre n’est pas prétexte à contrepèterie ; c’est juste la saison qui veut ça : les alambics tournent sur la place des villages et sont lieus de rassemblement et d’échange de nouvelles. Des nouvelles du monde, redite de celles entendues à la messe du 20 h ou banalités témoignant parfois d’un certain bon sens à moins que ce ne soit simple étalage de frustrations diverses dont on rend responsable Ali ou Mohammed. Mon bric à blog ne distille rien d’autre que quelques adresses glanées sur la toile, sur les blogs et ailleurs. Ça n’empêche pas la maison de posséder quelques bonnes bouteilles de « goutte » et de vous en offrir si vous vous présentez en chair et en os… C’est parti pour un bref voyage dans l’actualité, pas toujours réjouissante !

cvmld-dxeaaah44 Dans le précédent « opus » nommé « bric à blog », je vous exprimais « l’admiration » que j’ai à l’égard de ce très cher Wauquiez, alias Laurent, président de région de chez les Auvergnats et de chez moi. Son illustrissime grandeur continue à m’étonner et je pense que pendant la durée de son mandat, on ne va pas s’ennuyer… Contrairement à ce que je disais, il ne veut pas « démanteler » le transport ferroviaire puisque sa dernière idée lumineuse consiste à offrir le transport gratuit sur les TER aux policiers domiciliés dans la région précédemment nommée. Tant qu’à faire, mon bon Laurent, pourquoi ne pas élargir la mesure aux chasseurs, aux militants des « Républicains » et à ceux et celles qui peuvent témoigner d’au moins une figuration dans la « manif pour toutousses » ? Puisque j’embraie sur les manifs, je passe la seconde. On nous bassine en ce moment avec les manifs de nos chers policiers. J’aime beaucoup le courrier que « Solidaires » a adressé aux Ministères de la Justice et de l’intérieur. La prose est savoureuse et je vous la recommande. Intéressante aussi la déclaration de Philippe Poutou (bien que je ne partage qu’une mince fraction de ses idées politiques) concernant le mouvement des policiers. Elle a au moins le mérite d’être rédigée en termes plus châtiés et plus modérés que certains textes lus chez les anars rancuniers. Les médias se préoccupent quotidiennement de l’état de santé des policiers agressés dans leur véhicule… Oubliés Rémi Fraisse et les centaines de blessés (dont certains gravement) pendant les manifs contre la loi travail. Mais il est vrai que dans le cas des manifestants, l’origine et la nature des projectiles sont toujours indéterminés ! Ça n’empêche pas nos policiers casseurs-frondeurs de manifester illégalement le jour anniversaire de la mort de Rémi à Sivens, pendant que leurs collègues, au turbin, dispersent violemment un rassemblement de soutien organisé dans la capitale ! Montre moi ta carte professionnelle, je te dirai si tu dois respecter la loi ou non.

ecran-ministereHeureusement en tout cas que nous sommes de plus en plus protégés. Lundi 24 octobre, il y a eu un incident informatique chez le fournisseur d’accès « Orange » qui est tout à fait significatif du monde orwellien que nos « protecteurs » mettent en place… L’accès à divers sites fréquemment consultés comme Wikipédia ou Googgle a été bloqué suite à une erreur de manipulation. Les internautes qui voulaient utiliser ces sites étaient redirigés automatiquement sur une page du Ministère de l’Intérieur dénonçant l’apologie du terrorisme. Cette redirection « malheureuse » a permis de mettre en lumière le fait que ce fournisseur d’accès applique à la lettre la loi Cazeneuve de 2014. L’administration dresse une liste des sites qu’elle estime faire l’apologie du terroriste. Cette liste, dont le contenu n’est pas accessible au commun des mortels, est transmise aux F.A.I. et ceux-ci sont chargés d’appliquer la censure. Les personnes qui tentent de se connecter sur ces sites sont automatiquement redirigées sur le Ministère de l’Intérieur, ce qui permet de dresser une liste des sympathisants potentiels du terrorisme. Précisons que ce dispositif est une extension zélée mise en place par les fonctionnaires du Ministère et n’est nullement explicité dans le texte de loi. On voit l’avantage que de telles pratiques peuvent présenter pour combattre une quelconque opposition. Merci encore une fois à ce gouvernement pour avoir mis en place un dispositif qui ne peut que donner pleine et entière satisfaction aux artisans futurs d’une répression tous azimuts ! Maintenant que Hollande reconnait que l’état d’urgence a été effectivement mis en place pour empêcher tout débordement pendant la COP 21, on peut se demander ce qui va encore sortir de l’imagination fertile de ces ersatz de socialistes. En tout cas, méfiez-vous des informations que vous livrez, bien naïvement, dans les divers questionnaires que vous remplissez sur le Net, ou sur les réseaux sociaux où vous adorez étaler votre vie privée. Les collecteurs d’infos s’amusent comme des fous à récolter, compiler et extrapoler. Croyez-moi ce n’est pas de la paranoïa. Vous pouvez lire cet article par exemple. Le ton est un peu « racoleur », parfois naïf, mais la majorité des infos sont exactes.

2o0dgtq De l’autre côté de la Méditerranée, au Moyen-Orient, la situation devient de plus en plus chaotique et par conséquent de plus en plus dangereuse. Les milices kurdes du Nord de la Syrie doivent faire face non seulement aux forcenés de l’E.I. mais également à la répression de moins en moins discrète que la Turquie d’Erdogan exerce à leur encontre. Les frappes militaires se succèdent causant de nombreuses victimes parmi la population civile et parmi les combattants du YPG. Ankara joue à un jeu diplomatique de plus en plus complexe en poussant par exemple les Kurdes d’Irak sous la houlette du très libéral (économiquement parlant) Barzani, à refuser tout soutien militaire au YPG, et de surcroît, à couper les approvisionnements destinés à leurs frères et sœurs de Syrie. Tout pour éviter la validation de l’existence d’une province kurde autonome (ou pire d’un état indépendant) dans le Nord de la Syrie,  dont les Turcs ne veulent pas entendre parler. La situation au Rojava devient complexe : le soutien des Américains est essentiellement militaire. Les Russes sont prêts à céder (au moins sur ce plan), aux exigences de leur ennemi d’hier… L’état d’Israël vient lui aussi compliquer la distribution des cartes dans le jeu complexe qui se joue face à l’Etat Islamique. Soutenir les uns, pendant un temps, pour contrer les autres. Pour le gouvernement israélien, tout ce qui contribue à réduire les soutiens au peuple palestinien en lutte contre l’occupation, tout ce qui affaiblit ses adversaires potentiels, est bon à prendre. A ce propos, puisque la politique au Moyen-Orient nous a fait glisser jusqu’à Tel-Aviv, je vous signale ce texte intitulé « Pourquoi j’ai quitté Israël » repris sur le site Altermonde. Il a le mérite de montrer que tous les citoyens de ce pays ne sont pas aveuglés par la propagande de leur gouvernement.

92747467 L’école va mal. Je ne fais qu’enfoncer une porte ouverte en le disant. Les réformes n’y changent rien ; il faut dire qu’elles se multiplient, qu’elles se contredisent parfois et ne sont presque jamais accompagnées correctement (mesures de formation absente). Nombre d’enseignants se distinguent par leur immobilisme que l’on pourrait souvent qualifier de conservatisme. Les gouvernements successifs, quel que soit leur bord (mais changent-ils vraiment ?), manient la carotte et le bâton. On discourt beaucoup mais on n’agit peu. Tant de choses seraient à remettre en mouvement. J’ai apprécié la lecture de cette crise éducative que donne Boris Cyrulnik dans un texte récent. J’apprécie encore plus les reportages sur des initiatives concrètes, comme celle-ci dans une classe de St Ouen. J’ai évoqué Freinet dans un billet récent. Le dernier lien fait référence aussi à Bernard Collot, autre pédagogue contemporain dans la lignée de Freinet, connu (un peu seulement) pour le combat qu’il a mené pour défendre les classes uniques et les petites écoles. Nombreux sont les collègues qui craquent nerveusement et je les comprends. Entre les crétins qui proclament que les enseignants ne travaillent que six mois par an, et la hiérarchie qui se croit en train de gérer les chaînes de production robotisées de chez Renault, il y a de quoi se tirer des plombs. Ceux qui dénoncent « la mainmise des pédagogues » sur l’Education Nationale ont de bien sinistres intentions. « Sous la haine de la pédagogie, celle de l’égalité » ; le site « questions de classe » relaie une tribune rédigée par Laurence de Cock et Grégory Chambat ; je vous invite à consulter cet article. Un petit extrait auquel je souscris entièrement : «Nous savons qu’une école émancipatrice ne se construit pas sur le repli identitaire, sur la légitimation des inégalités ni sur le dressage ou le câblage des corps, des cerveaux et des esprits.»

dario-foDans la rubrique nécrologie, présente un peu trop souvent à mon goût dans mes brics à blog, j’attire votre attention sur la disparition de l’écrivain, metteur en scène italien, Dario Fo. Je crains que les journaleux de TF1 n’aient pas assez insisté sur cette information bien triste. Dario Fo est l’auteur (entre autres) d’une pièce intitulée « Mort accidentelle d’un anarchiste », hommage à Giuseppe Pinelli, suicidé par la police italienne après les attentats fascistes de Milan. J’ai vu avec plaisir un extrait de cette pièce dans les archives de l’INA. Comme je suis partageux, je vous invite à faire la même chose. L’œuvre de Dario Fo ne s’arrête pas à ce morceau de bravoure. Rappelons, pour le principe, le titre de quelques unes de ses productions : « la marijuana de maman est la meilleure » (on se doute du thème), « l’anormal bicéphale » (Berlusconi), « le pape et la sorcière » (hypocrisie de la morale vaticane)… Histoire de briller dans les salons, je vous livre une information clé  : prix Nobel de littérature en 1997, il est aussi l’auteur de théâtre italien le plus joué dans le monde, juste après Goldoni. Bien que je n’ai pas l’habitude de recommander ce journal, on peut lire la biographie parue dans « Le Monde » à son sujet. Elle a le mérite d’être assez complète pour une notice nécrologique. La citation du jour : « Je n’ai pas peur de la mort… […] Ce qui me désole profondément, c’est de ne plus pouvoir vivre. »

IMG_2926 On enchaîne de la nécrologie à l’archéologie… Ce billet a commencé dans le monde des chemins de fer, quoi de plus logique que de revenir sur ce sujet par un autre biais. Pour les amateurs de trains et de belles images, j’ai déniché (avec le coup de pouce de « Massif Central Ferroviaire ») quelques belles vidéos sur Youtube. Je suis d’accord avec l’auteur, on peut appeler ça de l’archéologie ferroviaire. Ces images de Bruno Burgunter, filmées à la gare de Romorantin, montrent que l’expression poétique ne passe pas forcément par les roses en fleurs et les couchers de soleil !  Dans la même veine, du même auteur me semble-t-il : « archéologie ferroviaire à Moirans« . Ce dernier lien me touche d’autant plus que j’ai passé mon enfance dans ce bled où il ne se passe pratiquement jamais rien, tant que les « gens du voyage » ne s’énervent pas contre les autorités préfectorales ! Les wagons de marchandise figurant sur la photo ne viennent pas de Moirans mais sont posés dans un champ, en lisière de forêt, pas très loin du village d’Amblagnieu.

Notes concernant l’origine des photos – numéro 1 : wikimedia, licence creative commons – numéro 2 : Reporterre – numéro 3 : copie d’écran Google – numéro 6 : targatocn.it – numéro 7 : ma pomme –

 

 

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20octobre2016

Jardin d’automne, couleurs et nostalgie…

Posté par Paul dans la catégorie : au jour le jour...; Notre nature à nous.

couleurs-automnales Finies les pérégrinations dans l’Aveyron. Il est grand temps de retourner au jardin pour y mettre un peu d’ordre avant les froidures hivernales et procéder aux dernières récoltes de fruits et légumes frileux. La saison d’été a été plutôt bonne. Je me suis appliqué à faire les choses comme je pense qu’il faut les faire et le potager m’a largement dédommagé de mes peines. Le travail d’automne est peut-être moins gratifiant car il s’agit en grande partie de défaire ce que l’on a fait au printemps : arracher les plantes victimes du premier gel qui a été précoce cette année, défaire les installations éphémères construites pour courges et haricots, remiser outils et matériel d’arrosage… L’enthousiasme n’est plus le même car c’est le temps du repli sur soi qui s’annonce. Finis ces moments prodigieux où l’on surveille la germination des graines ou l’éclatement des premiers bourgeons. Il y a quand même deux facteurs importants qui corrigent cette façon un peu pessimiste de voir les choses. Tout d’abord, la sensation d’abondance lorsque caves et armoires se remplissent peu à peu de confitures, de compotes et de conserves et que la nature, généreuse, fournit à volonté châtaignes et champignons. Plaisir matériel, certes, mais ô combien important pour bien préparer l’hiver… Ce n’est pas sans raison que marmottes et écureuils accumulent la graisse sous leur pelage en ces mois d’opulence. Il y a aussi la beauté des paysages, lumière que l’on ne voit qu’en cette saison et couleurs de feu d’artifice qui viennent égayer les buissons. Dernier spectacle avant sommeil prolongé ; il faut en profiter et charger nos batteries au maximum avant les longues nuits d’hiver. Les érables, les viornes, les mélèzes participent d’une dernière fête avant le baisser de rideau. Les liquidambars attendent leur heure paisiblement : le soleil de novembre décidera de leur coloration plus ou moins festive. Certains arbres découragés par de trop fortes chaleurs estivales ont déjà largué leur feuillage ou se contentent de couleurs plus ternes. Ce n’est plus le moment de l’impatience et à l’exubérance. Il faut prendre le temps de bien faire les choses : les provisions à la meilleure place, les outils à l’abri des intempéries. Le temps des veillées, de l’amitié partagée et des histoires contées approche.

haricots-grains-secs Je récolte les derniers haricots à rame. La météo clémente du mois de septembre leur a permis de sécher dans de bonnes conditions. Le travail est long et un peu fastidieux : récolter les gousses, enlever les rames, nettoyer le sol et le couvrir pour l’hiver. Le panier vidé sur la table de la salle à manger, il faut écosser soigneusement, trier selon la destination. Une partie des plus belles graines servira de semence l’année prochaine. Cela fait plusieurs années que je maintiens quelques variétés traditionnelles de Sardaigne, « Chiaro pintu » ou « piatto nero » par exemple et je souhaite que l’expérience continue. Que les graines soient destinées à la reproduction ou à notre alimentation, il faut veiller à un séchage bien régulier avant de les mettre dans de grandes boîtes en fer avec une gousse d’ail pour chasser les intrus éventuels. Etalées dans de grands plats, elles offrent un spectacle chatoyant : bruns, rouges et noirs mélangées. On dirait la palette d’un peintre excentrique.
Les haricots ne sont pas les seuls à mobiliser mon attention. Il faut aussi cueillir les derniers survivants de la culture sous serre. J’ai débâché celle-ci au début du mois de juillet et je suis parti en voyage sans prendre la peine de la recouvrir. Concombres, courgettes et tomates ont été victimes du même coup de gel que les plantes installées à l’extérieur. Seuls les concombres chinois ont un peu mieux résisté, protégés par leur feuillage abondant. Etonnante cette variété chinoise du concombre, cultivée pour la première fois cette année. Ils sont très productifs, savoureux et d’une longueur hors du commun : de 50 à 60 cm pour les plus beaux spécimens. Comme ils sont d’un diamètre généralement inférieur à leurs homologues anglais ou épineux, ils ont aussi moins de graines, et permettent de préparer de succulents tzatzikis… Bel exemple d’internationalisme non ? Légumes asiatiques, recette grecque, terre dauphinoise… il faudrait, pour compléter, que le yaourt soit bulgare et les oignons calabrais, mais on s’éloignerait du « consommer local » et donc de « l’écologiquement correct ». D’ailleurs, le yaourt de la ferme bio voisine est excellent et les oignons de mon jardin délicieusement parfumés ! Que demande le peuple ?

courge-trombocino Les courges ont eu la gentillesse d’attendre mon retour. Là non plus je n’ai pas été très prévoyant. Les coups de gel en octobre sont rares mais ils ont déjà eu lieu dans le passé. Par chance, le thermomètre n’est pas descendu trop bas et si les cucurbitacées ont perdu leurs belles feuilles vertes, elles n’ont pas été endommagées. Cette fois, je suis certain que les fruits que je rentre sont bien mûrs. Comme chaque année j’ai récolté des muscades de Provence, variété au goût très fin qui réussit bien dans mon potager. Cette année j’ai testé une variété italienne « trombocino d’Albinga » et le résultat est concluant : c’est une courge très goûteuse et très productive. Les fruits ne sont pas très gros mais ils ont une forme amusante, virgule à l’envers avec une grosse boule en bas. Les premiers gratins cuisinés nous ont mis l’eau à la bouche. Côté conservation je pense qu’il n’y aura pas de problème, même si je n’ai encore pas trouvé le local idéal. La courge n’aime ni le froid, ni le chaud, ni l’humidité, ni la lumière. Le meilleur emplacement serait un grenier hors gel mais bien ventilé. Je n’ai pas un tel espace à ma disposition. Je conserve donc ma récolte en cave, dans des cagettes empilées, très espacées, sur les étagères plutôt qu’au sol. Les muscades tiennent jusqu’en février à condition d’éliminer à temps les mauvais sujets ! J’ai fait sécher une poignée de graines récoltées sur l’un des beaux fruits qui a déjà terminé son existence dans un plat à gratin. Ma seule inquiétude concernant ces semences c’est que celles de courge se croisent facilement et qu’il est difficile de conserver une variété « pure » lorsqu’on en cultive plusieurs différentes de manière trop voisine. On verra en 2017 ce qui se passe…

moutarde Les parcelles d’engrais vert que j’ai semées au mois d’août ont assez bien levé, mais il a fallu les arroser abondamment au départ. J’ai maintenant deux belles planches de phacélie et une de moutarde en fleurs. Ces parcelles ne me demandent pas trop de travail à l’automne. Par contre se pose la question du « que faire » avec les parcelles qui se libèrent maintenant. Il est trop tard pour semer et je vais me rabattre sur une couverture pas trop étanche à base de paille et de compost puisque j’en ai du tout prêt sous la main. La couverture du sol qui est l’un des principes de base de la permaculture (mais aussi du jardinage bio – je rappelle cela pour ceux et celles qui croient éternellement avoir tout inventé) ne va pas sans poser quelques problèmes sur les terres lourdes comme la nôtre. Une terre lourde s’asphyxie facilement si la couverture est trop épaisse, et elle est très longue à réchauffer au printemps. J’ai donc opté pour une solution de compromis consistant à enlever tous les résidus de paillage au tout début du printemps pour que le sol bénéficie directement des premiers rayons du soleil. Par contre je couvre pendant l’hiver. Cette méthode a le mérite aussi de décourager un peu les limaces et les rats qui profitent de cet abri douillet et confortable que leur offre le jardinier l’hiver : quand je leur fais le coup de la terre nue, leur situation devient très inconfortable. Aucun conseil de jardinage, qu’il soit bio ou autre, ne doit devenir une directive. Le principe de base pour chaque jardinier en herbe est de connaître au mieux sa terre et d’adapter cultures et façons culturales à la réalité qu’il côtoie. La phacélie et la moutarde vont geler pendant l’hiver et leurs tiges vont se coucher et constituer un excellent paillage naturel. Inutile de les couper, elles n’auront plus le temps de grainer en cette saison.

Riches couleurs du Parrotia

Riches couleurs du Parrotia

Abondance de pommes cette année, reinettes rouges, jaunes, grises… Mais, en l’absence de soins appropriés, elles ne sont pas très belles et une grande partie de la récolte est tombée avant récolte. Les carpocapses, ces vilains insectes qui pondent dans les fleurs et dont la larve se développe au cœur du fruit, s’en sont donné à cœur joie. Produire autant pour conserver si mal, c’est une chose qui me met un peu en colère. Cette année le problème a été partiellement résolu pendant notre absence. De joyeux cueilleurs qui occupaient les lieux en notre absence ont courageusement ramassé les fruits tombés et ont confectionné une montagne de pots de compote. A côté de cela, nous avons quand même mis en cave de quoi tenir jusqu’à Noël. Nos pommes, « naturelles », sont délicieusement parfumées et le problème, une fois qu’on les a goûtées, c’est que l’on n’éprouve que du dégoût face aux magnifiques exemplaires sans saveur proposés dans les étals classiques. Ce ne sont pas des fruits mais des formes offertes aux peintres amateurs de « natures mortes ». Le jardinage demande certaines compétences ; l’arboriculture en demande d’autres. « Conduire » ses arbres, savoir les tailler, sélectionner les fruits, les protéger des prédateurs, demande temps et patience. Je manque un peu des deux ! J’essaie pourtant d’innover : au lieu de constituer un verger spécifique, j’essaie de disperser mes fruitiers au milieu des arbres d’ornement, histoire de compliquer la tâche des parasites divers. Mais d’autres problèmes se posent tel l’ensoleillement par exemple. Un pêcher trop ombragé par ses voisins ne produit guère ! Alors je me console avec les petits fruits, framboises, mûres, groseilles… qui poussent en abondance, ne demandent pas trop d’attention, et apprécient beaucoup notre sol. Le seul problème que j’ai à résoudre, pour ces arbustes, est celui de l’arrosage d’été. Cette année, la récolte des mûres a été bien réduites à cause de l’absence relative de précipitations en septembre : beaucoup de fruits ont grillé au lieu de s’épanouir.

Erable du Japon particulièrement coloré

Erable du Japon particulièrement coloré

Tout ça pour dire que le jardinage c’est moins facile que ne le laissent penser certaines revues ou certains enthousiastes de la tribu des Yaka. Chaque année apporte sont lot de satisfactions et de déconvenues. Je me demande même s’il n’y a pas des cultures sur lesquelles mieux vaut sans doute tirer un trait lorsque les conditions ne sont pas réunies au niveau du sol et du climat. On en revient alors au bon vieux système d’échange traditionnel : tu produis des melons et des abricots pour moi ; je compense en te livrant côtes de blettes et courgettes ! Le produire local a du bon, mais il faut parfois les pieds sur terre garder. J’espère aussi la multiplication des bourses et des marchés d’échange ce qui m’éviterait de passer un temps infini chaque année à produire des plants de toutes sortes et à installer des quantités industrielles de tomates parce que « le semis a bien marché et que ça fait de la peine de gâcher ! » A travers le jardinage aussi on peut apprendre à construire une économie participative et communautaire. Cela se faisait beaucoup dans les jardins ouvriers autrefois, cela revient à la mode aujourd’hui et c’est tant mieux.
Malgré les chasseurs, l’automne pour nous, c’est aussi le temps des balades qui reprennent dans la région. Nous avons encore de beaux trésors à découvrir !

Notre balade du jour : un étang à Courtenay...

Notre balade du jour : un étang à Courtenay…

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17octobre2016

Hommage à Célestin Freinet

Posté par Paul dans la catégorie : au jour le jour....

portrait Je ne suis pas un fan des hommages et des commémorations mais, en ce mois d’octobre 2016, je ne peux pas laisser passer le cinquantenaire de la mort de Célestin Freinet sans vous en toucher un mot. Je me dois d’évoquer ce personnage hors du commun. Ce serait, je pense, une forme d’amnésie singulière, sachant qu’une bonne part de ma démarche pédagogique a été guidée par les techniques et la pensée de ce grand pédagogue, dans la mesure de mes moyens. Autre motivation, importante elle-aussi, cette année 2016 a été marquée, pour moi, par la disparition d’un ami qui a joué aussi un grand rôle dans les pratiques pédagogiques que j’ai essayées de mettre en place dans ma classe primaire. Cet ami, Michel Pellissier, dont la carrière s’est déroulée dans le département de l’Isère à part un bref passage aux PEMF à Cannes (Editions du mouvement Freinet), a eu le privilège de côtoyer Célestin Freinet pendant les dernières années de son existence (il a fait sa connaissance en 1957). Il a pu apprécier la rigueur, l’inventivité, mais aussi le sens de la camaraderie de cet enseignant « de base », de ce militant acharné d’une pédagogie véritablement populaire. Michel a joué un rôle important dans la période « soixante-huitarde » pour le développement des pratiques de l’école moderne. Nous partagions, Michel et moi, quelques points de désaccord avec Freinet, notamment ce choix politique étonnant de rester inscrit au Parti Communiste, y compris pendant les purges staliniennes, alors que ses valeurs, profondément libertaires, divergeaient de façon aussi singulière avec l’idéologie du parti en matière éducative. Un autre point sur lequel nous convergions, Michel et moi, c’est pour apprécier, le ton, le style si particulier de l’œuvre écrite de Freinet : nul jargon pseudo scientifique, nul délayage, mais des propos toujours directs, toujours compréhensibles et que le commun des mortels pouvait comprendre sans avoir besoin d’user pendant des années ses culottes sur les bancs de l’université.

ecole-de-vence« On ne fait pas boire un cheval qui n’a pas soif ! » disait Freinet, pour essayer de faire comprendre à ses lecteurs que l’un des moteurs de l’apprentissage chez l’enfant (mais aussi chez l’adulte) c’est la motivation, la curiosité, le besoin de comprendre le monde… Discours révolutionnaire en soi à une époque où l’on estimait que l’enfant n’était qu’un simple réservoir à connaissances, un territoire vierge à défricher, et qu’il fallait réprimer la curiosité, la distraction, l’imagination… L’école de Jules Ferry était là pour former des patriotes et de futurs employés serviles… Discours d’autant plus d’actualité à notre époque de régression où l’on entend à nouveau les sirènes hurler contre la pédagogie, les réformes, la remise en cause de la place centrale de l’enseignant dans le processus d’apprentissage. Un discours révolutionnaire dans les années qui ont suivi la première guerre mondiale, et qui l’est toujours à l’aube de ce XXIème siècle, empreint de conservatisme, d’imbécillité et d’arrogance. Par les techniques qu’il a mises en avant (travail coopératif, créativité, imprimerie et travail manuel, expression libre) Freinet a voulu bouleverser la structure de l’école traditionnelle. Des outils pour aider à faire passer des idées fondamentales… Il insistait pour que l’on parle de « techniques » Freinet plutôt que de pédagogie, récusant l’idée qu’il ait voulu construire un système monolithique. Un choix fondamental aussi : celui de rester au sein de l’éducation nationale afin que les enfants du milieu populaire reçoivent une éducation leur permettant, plus tard, de transformer la société dans laquelle ils allaient évoluer. Les choix de Freinet ont toujours eu une dimension sociale, contrairement à ceux d’autres pédagogues, qui ont préféré s’adresser à une élite capable d’inscrire ses enfants à des cours privés. La pédagogue Maria Montessori est très en vogue actuellement dans les milieux « écolos » ; peu de similitude entre leurs deux démarches même si les conceptions pédagogiques se rejoignent parfois ! Freinet a toujours milité pour une pédagogie populaire, même lorsque les forces réactionnaires en œuvre après la victoire du Front Populaire l’ont conduit à ouvrir une école « hors du système ». Le mouvement Freinet a fait tache d’huile au sein de l’école publique et a disposé d’une assise militante remarquable. Chacun expérimentait dans sa classe et échangeait avec ses collègues. On vantait les mérites de la correspondance et des échanges entre les élèves ; les enseignants adoptaient le même modèle pour perfectionner leurs outils. Le même idéal révolutionnaire habitait toutes ces personnalités qui ont œuvré en commun pour développer « l’Ecole Moderne », vocable regroupant tous ceux qui travaillaient en liaison avec Célestin Freinet et sa compagne Elise.

imprimerie-a-lecole D’autres mouvements pédagogiques favorables à une réforme du système éducatif ont suivi le cheminement inverse de l’Ecole Moderne. Je me rappelle que mon copain Michel me parlait d’un mouvement pédagogique assez célèbre dans les années post 70. Parti d’une base politique et universitaire après la Libération (dans la lignée de Paul Langevin ou Henri Wallon), ce mouvement cherchait désespérément des enseignants pour mettre en pratique les idées exposées dans ses ouvrages théoriques. A la même période, dans le mouvement de l’école moderne, après la disparition de Freinet, on essayait de trouver quelques universitaires pour donner un peu de « sérieux » aux « élucubrations » de la base. Je me rappelle d’un numéro du Nouvel Educateur (je ne me rappelle plus précisément lequel par exemple) dans lequel figuraient côte à côte un ensemble de propositions rédigées par Freinet et une exégèse (une sublimation ?) destinée à donner une formulation plus sérieuse parce qu’universitaire des idées de l’instituteur. On n’en était pas encore à l’époque où l’Education Nationale a remplacé le mot « ballon » par le terme « référentiel bondissant », mais on n’en était pas loin. Deux pages d’explication pour un texte initial de quelques paragraphes. Dans les années 80/90, Freinet n’était plus à la mode (et ne l’est toujours pas) parce qu’il appelait un chat… un chat, et parce qu’il estimait que mettre les mains dans le cambouis était plus important que de participer à des colloques internationaux. Autre souvenir, personnel celui-ci, une inspectrice en visite dans ma classe, visiblement satisfaite et me demandant, lors de l’entretien qui suivait invariablement toute inspection, « quels étaient mes référents pédagogiques ? ». Je me rappelle son air profondément apitoyé lorsque je lui citai le nom de Freinet, puis son sourire épanoui lorsque j’élargis l’horizon en citant Philippe Meyrieu et un autre chercheur plus en vogue à l’époque. J’ai bien senti à quel moment je devenais « crédible » ! On continue d’ailleurs à évoquer le nom de Freinet avec un peu de condescendance ou un sourire amusé, dans certains hauts-lieux de la discussion pédagogique  » de Gôche ».

invariants-pedagogiquesLorsque je me réfère aux gens qui ont eu une importance fondamentale dans ma formation, je suis fier de pouvoir dire que ce sont des personnes dont les idées s’expriment de manière limpide. Le bonheur de lire Freinet, Reclus, Kropotkine, Fournier, Clastres, Zinn (quelques noms qui me viennent à l’esprit en écrivant ces lignes) c’est, entre autre, que l’on n’a pas besoin d’un dictionnaire à chaque page. Non que je rejette l’emploi d’un tel outil ! Je sais fort bien que pour s’exprimer de façon précise on a besoin parfois d’un vocabulaire précis. Le vocabulaire populaire dans nos régions était d’une grande richesse par ailleurs. Dans son ouvrage « Chemin faisant », Jacques Lacarrière traversant le Massif Central à pied s’est amusé à noter les termes utilisés en géographie dans le langage rural pour qualifier vals, collines, cols et autres mamelons… Que seraient devenus les ébénistes d’autrefois sans varlope, sans gouge, sans bédane ? Mais lorsqu’on a le choix entre deux tournures de phrase, pourquoi choisir la plus alambiquée si ce n’est pour donner un côté précieux à son expression et renforcer son pouvoir de « spécialiste » ? Visiter l’Europe avec Reclus est un plaisir pour l’esprit ; comprendre le fonctionnement des sociétés autochtones d’Amazonie avec Clastres, partager sa réflexion sur la notion de pouvoir dans certaines de ces tribus, quel bonheur ! Heureusement que certains de nos « penseurs » actuels ont compris cela. Pour nourrir la réflexion et enrichir les esprits du plus grand nombre, il faut s’exprimer d’une façon intelligible par tous (ou presque tous), ce qui n’exclut pas le recours exceptionnel à des formulations complexes, dans la mesure où l’on prend le temps de les expliquer. Nul mépris, nul « populisme » dans mon propos… une admiration sans borne pour ceux qui sont capables de se dégager du carcan universitaire… J’écoute de temps à autre France Culture qui diffuse des émissions fort intéressantes. Je suis navré de dire que bien souvent il m’arrive d’éteindre la radio, non pas que les idées présentées soient déplaisantes, mais parce que le style des échanges me donne la migraine au même titre que le bavardage « ras les pâquerettes » du comptoir du café du commerce.

marceldiaz-couv1 Nombreux sont les exemples qui témoignent de l’engagement politique et social de Freinet.  Je voudrais en citer un, peut-être moins connu que les autres, c’est son implication personnelle, et celle du mouvement dans son ensemble, dans l’accueil des enfants des militants républicains espagnols de 1936 à 1940. Dans la vie de Célestin et de sa compagne, Elise, la solidarité n’a jamais été un vain mot. Lorsque la guerre fait rage en Espagne entre les Républicains et les partisans de Franco, des enfants, orphelins ou non, sont envoyés à l’abri en France. Cette migration s’accentue avec la « Retirada » en 1939. Ce sont alors des familles, complètes ou éclatées, qui traversent la frontière et sont confrontées à la brutalité de l’hospitalité française (eh oui ! Nos gouvernements n’ont pas attendu Calais pour se distinguer !). Malgré ses moyens limités, les enseignants du mouvement de l’école Moderne et Freinet en premier lieu vont donner l’exemple d’une véritable politique d’accueil  : collecte de fonds, de matériel, scolarisation des enfants, recherche de logements pour les adultes… Une période épique fort bien racontée dans ce texte publié sur le site de l’association des amis de Freinet, « L’école Freinet et la guerre d’Espagne« . La démarche d’un autre militant d’origine espagnole est intéressante à connaître parce qu’elle a suivi un parcours inverse : scolarisé à l’Ecole Freinet de St Paul de Vence, Marcel Diaz est parti combattre aux côtés de la CNT et de la FAI en Catalogne. Il raconte cette partie de sa vie dans « De Freinet à la lutte antifasciste », publié à l’Atelier de Création Libertaire.

le_maitre_insurge Pour finir je voudrais vous signaler un autre ouvrage développant l’engagement politique de Célestin Freinet. Vient d’être publié aux éditions Libertalia : « le maître insurgé ». Il s’agit d’un recueil d’écrits publiés entre 1920 et 1939. Le travail de synthèse a été réalisé par Catherine Chabrun et Grégory Chambat. Je vous en recommande aussi la lecture. Difficile de vous engager à découvrir l’ensemble de l’œuvre écrite de Freinet d’autant que nombre d’ouvrages sont épuisés et n’ont pas été réédités. Mais le hasard des vitrines des librairies d’occasion fait parfois bien les choses… Commencez par « Pour l’école du peuple » (Maspéro) ou « L’éducation du travail ». Vous aurez déjà matière à réflexion.

freinet-elise-celestinEtrange biographie de Freinet que je vous présente là, tant elle est incomplète !… Mais je pense que ce n’est pas là l’important. On trouve beaucoup d’articles, de livres, sur ce pédagogue, qui vous permettront d’apprendre à quel point sa carrière a été mouvementée, ou de comprendre quel a été le moteur de son besoin de transformer le système éducatif. Du début jusqu’à la fin, ses idées auront soulevé des vagues et provoqué l’indignation des « bien pensants », tant mieux. Quant au cinquantenaire de sa disparition, il n’a pas occupé l’écran d’accueil ou la première page de nos médias actuels. Mais il en est ainsi de beaucoup d’hommes ou (encore plus) de femmes qui ont passé leur vie à marcher hors des sentiers battus ou à en créer de nouveaux.

PS : je découvre, en terminant la rédaction de cet article, un très émouvant portrait de Freinet rédigé par mon ami Michel sur le site des « amis de Freinet ». Je ne veux pas le gâcher en n’en publiant que quelques extraits. Je préfère vous indiquer le chemin pour aller le lire complet (attention, il s’agit du second texte publié sur cette page).

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6octobre2016

Sur les routes de l’Aveyron (3)

Posté par Paul dans la catégorie : Carnets de voyage; Un long combat pour la liberté et les droits.

Quand les soldats de Napoléon Badinguet tiraient sur les mineurs…

«- Quel âge as-tu ? – Seize ans. – De quel pays es-tu ?
– D’Aubin – N’est-ce pas là, dis-moi, qu’on s’est battu ?
– On ne s’est pas battu, l’on a tué. – La mine
Prospérait. Quel était son produit ? – La famine…»

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Le début d’un poème de Victor Hugo en hommage aux mineurs et à leurs familles fusillés par la troupe lors de la grève d’Aubin, en Aveyron, le funeste 8 Octobre 1869. 14 morts sur place, parmi lesquels deux femmes et un enfant de sept ans ; 3 morts à l’hôpital ; 26 mineurs condamnés à des peines de prison ferme ; un lieutenant d’infanterie décoré ! Derrière tout cela, le cynisme de la société propriétaire des houillères (la compagnie ferroviaire Paris Orléans), un préfet impérial, l’ambitieux Nau de Beauregard, un lieutenant criminel et incompétent dénommé Gausserand.

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Le massacre d’Aubin n’est pas le premier à mettre sur l’ardoise de Badinguet : quelques temps auparavant a eu lieu la fusillade de la Ricamarie près de Firminy dans la Loire. Cette habitude d’employer l’armée pour tirer sur des grévistes va perdurer jusqu’à ce que des soldats, du fameux 17ème d’Infanterie, refusent de tirer sur les vignerons du midi. Il sera temps alors d’envoyer tous ces pioupious trop sensibles aux sirènes sociales se faire massacrer dans les tranchées, mais ceci est une autre histoire.

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Le mercredi 6 octobre 1869 les mineurs du site du Gua sur la commune d’Aubin se mettent en grève. Ils réclament une augmentation de leurs salaires misérables et un peu plus de considération de la part de ceux qui les commandent. La journée dure plus de dix heures avec une seule pause pour le casse-croûte. La paie ne suffit pas à nourrir une famille même si femmes et enfants travaillent eux aussi pour les houillères. La malnutrition est permanente et la famine fréquente. Les grévistes se rassemblent devant les bureaux de la mine. Ils exigent une rémunération plus juste de leur travail et exigent la démission de l’ingénieur Tissot qui ne les respecte absolument pas. Les ouvriers se retirent sans avoir obtenu satisfaction mais bien décidés à poursuivre leur combat.

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Grâce au télégraphe, le préfet est prévenu de suite du déclenchement des troubles. Il saute dans le premier train et prend soin de se faire accompagner par une compagnie du 46ème de ligne ainsi que de quelques gendarmes pour faire bonne mesure. Une fois sur place, le préfet avertit qu’il veut bien rencontrer les mineurs, mais ceux-ci doivent nommer des délégués pour participer à l’entrevue. Les mineurs refusent car ils savent parfaitement que s’ils désignent des représentants ceux-ci feront l’objet de mesures répressives de la part de la Houillère. Nous sommes le jeudi 7 Octobre. A nouveau, une foule se rassemble et se dirige vers les bureaux de la direction. Il y a là des familles au grand complet. Une bousculade se produit et, malgré l’interposition de quelques gendarmes, les manifestants se saisissent de l’ingénieur Tissot et l’entraînent avec eux.

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Pendant ce temps, le sous-préfet de Villefranche est allé accueillir le préfet et sa troupe à la gare. Apprenant les événements récents, toute la compagnie se met en route à marché forcée, à la rencontre des mineurs. Ceux-ci veulent visiblement éviter tout affrontement. L’ingénieur est libéré et les ouvriers de la mine retournent dans leurs foyers. La nuit tombe mais ne porte pas conseil. Le préfet veut avoir le dernier mot.
Le vendredi 8 au matin, les soldats d’infanterie sont envoyés à nouveau à la mine du Gua. Les mineurs, énervés par cette démonstration de force, se regroupent et se rendent à Combes (autre quartier minier d’Aubin) pour entraîner leurs camarades dans la grève. Un groupe pénètre dans la forge. Le directeur Lardy s’interpose ; il a à sa disposition un argument choc : un peloton de 30 soldats baïonnette au canon. La situation devient confuse et dégénère. Le lieutenant hurle : « Défendez-vous ! Faites usage de vos armes ! » Les soldats se mettent à tirer. Certains visent les toits mais la majorité tire dans la foule à bout portant. Les mineurs se dispersent laissant sur le carreau nombre de morts et de blessés. Le préfet a peur de la suite des événements et le télégraphe crépite sans arrêt. Plusieurs unités de soldats sont appelés en renfort dans le bassin depuis Toulouse et Montpellier. Le bassin minier, de Cransac à Decazeville, est occupé par l’armée comme si une guerre allait se déclencher. Une seconde phase répressive peut alors commencer : les arrestations…

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27 ouvriers sont arrêtés et déférés devant la justice : un acquittement, 26 condamnations à la prison dont 4 à des peines supérieures à un mois. Que reproche-t-on à ces malheureux ? Le réquisitoire du procureur est implacable : entrave à liberté du travail, outrages, rébellion et voies de fait contre les soldats… N’en jetez plus la cour est pleine. La fusillade et le simulacre de justice qui s’ensuit indigne une large fraction de l’opinion publique. Même les « deux Jules », Simon et Ferry, font le déplacement pour assister au procès. Hugo écrit un poème intitulé « Aubin » ; Zola s’inspire de la tragédie pour « nourrir » son roman « Germinal ». Le cynisme des autorités quant à lui ne s’arrête pas là. On envoie des secours officiels aux familles en deuil ! Napoléon fait un don personnel de 3000 francs et charge le préfet de le distribuer aux familles dans le malheur… Le tout nouveau fusil Chassepot qui équipe les unités d’infanterie a quand même fait 41 orphelins…

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Le préfet, Nau de Beauregard, peut être fier de lui, mais son coup d’éclat ne lui rapportera guère. La chute du maître entraînera celle du valet. Tous les politiques ne sont pas des Talleyrand. Dans le bassin minier, l’ordre règne. La grève est brisée. Les mineurs ont repris le travail sans avoir rien obtenu. Le calme instauré par la terreur va durer une douzaine d’années avant que l’incendie ne se rallume à Decazeville. Les mineurs du Gua à Aubin n’ont fait qu’inaugurer, de manière tragique, une longue session de luttes.

 

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30septembre2016

Sur les routes de l’Aveyron (2)

Posté par Paul dans la catégorie : Carnets de voyage; Feuilles vertes; vieilles pierres.

Splendeur et déclin d’une ville médiévale : Peyrusse-le-roc

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Quand nous sommes arrivés à Peyrusse le roc, signalé comme site médiéval sur les cartes touristiques de l’Aveyron, je ne m’attendais vraiment pas à ce que nous allions trouver. La découverte de la richesse des lieux est très progressive. Les deux tours perchées au sommet d’un roc que l’on montre sur tous les dépliants touristiques, nous ne les avons vues ni depuis la route par laquelle nous sommes arrivés, ni depuis le parking où nous nous sommes garés. En fait, c’est relativement fréquent, ces grandes bâtisses qui ne se révèlent qu’au dernier moment, après un ultime virage de la route ou à travers les arbres grâce à une trouée. C’est le cas à Bonaguil, l’un de mes châteaux préférés : le magnifique bâtiment ne se voit que quelques centaines de mètres avant l’arrivée car il est situé au fond d’une vallée.

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En fait, pour apercevoir les ruines du premier château construit à Peyrusse, il faut d’abord traverser le village puis emprunter un chemin empierré qui descend dans la vallée. Le point de vue, magnifique, se dévoile au bout de quelques centaines de mètres de marche. À partir de là, on va de surprise en surprise. Avant de descendre vers les constructions les plus anciennes, on passe sous une jolie porte qui permet de franchir le mur d’enceinte et on débouche sur une grande esplanade. L’église du village est construite dans les écuries du château le plus récent dit château royal. Le donjon a été transformé en clocher. Les deux tours qui constituent l’icône du village se trouvent quelques centaines de mètres plus bas. Elles sont construites au sommet d’un impressionnant piton rocheux et l’accès est un peu scabreux. Les premières constructions remonteraient à l’épique carolingienne. On sait que Pépin le Bref assiégea la ville et s’en rendit maître en 767, après d’âpres combats. Le fait que Jules César ait parlé de la place semble par contre relever d’une simple légende.
En descendant dans le vallon, le chemin se faufile au milieu des ruines de ce qui a été, au Moyen-Âge, et plus tard à la Renaissance, une ville de plus de 3000 habitants.

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Les ruines les plus significatives apparaissent au détour du chemin : le beffroi, l’église Notre dame de Laval construite après la croisade des Albigeois, l’hôpital dit « hôpital des Anglais », la synagogue. L’église à elle seule est impressionnante même s’il ne reste que quelques colonnades et pans de murs : la nef mesure 40 m et comporte 12 chapelles latérales (autant que de « sponsors » !). Peu de traces des habitations qui ont été englouties dans la végétation. Leurs plus belles pierres ont été vendues après leur abandon.
N’ayant lu aucune documentation sur le site avant de l’explorer, nous ignorions que nous étions en train de parcourir les ruines d’une bourgade importante. Bref, nous nous sommes posé beaucoup de questions et la rencontre fortuite d’un membre passionné de l’association « Le Bastidou », élément constitutif de l’association nationale REMPART, nous a permis d’avoir un certain nombre de réponses. L’une de mes premières interrogations a concerné la taille de la ville : la population est estimée à trois ou quatre mille résidents au Moyen-Âge. Ma demande suivante concernait bien évidemment le pourquoi de l’ascension et du déclin de la cité. L’exposé de mon interlocuteur a été plus long et solidement documenté…

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Le long du ruisseau qui coule dans la vallée, l’Audierne, on trouve un gisement assez important de plomb argentifère. Ce minerai contient également une proportion importante d’antimoine. L’argent a la valeur que vous connaissez, mais le plomb obtenu après une séparation assez grossière était très apprécié aussi pour deux raisons : sa rigidité plus grande que celle du minerai habituel ; le fait qu’il ne s’oxydait pratiquement pas en raison des éléments associés présents dans sa composition. Le fait de ne pas savoir raffiner correctement permettait d’obtenir des alliages intéressants que l’on a mis parfois des siècles à recomposer. Le même phénomène s’est produit avec l’acier : toutes les épées de combat fabriquées au Moyen-Âge ou à la Renaissance ne se valaient pas. Les lames de Tolède par exemple étaient particulièrement réputées.

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Grâce à l’extraction de ce minerai et à sa transformation sur place, une ville importante s’est rapidement développée. Un quartier de mineurs s’est constitué le long de la rivière (il a été longtemps un faubourg de Peyrusse n’étant pas inclus dans l’enceinte qui a protégé la ville de la convoitise des pillards). De riches négociants ont accaparé les concessions et se sont installés dans des bâtiments de plus en plus conséquents. Des moulins se sont bâtis le long de la rivière pour utiliser l’énergie disponible sans limite. On a dénombré pas moins de sept galeries de mine le long de l’Audierne. Des artisans ont ouvert des ateliers, dans lesquels travaillaient de nombreux ouvriers et apprentis. Phénomène peu courant à cette époque de l’histoire, la ville est restée indépendante très longtemps, n’étant inféodée à aucune Seigneurie externe, n’étant gouvernée par aucun seigneur. Cette situation a résulté entre autres d’une charte de privilèges accordée par Charles V en février 1369. La ville était gouvernée par des consuls, représentant les familles les plus riches de la cité (jusqu’à 40 familles dans la période la plus faste). Qui sont ces consuls ? Ce sont pour la plupart de riches négociants, propriétaires des mines, des moulins et des ateliers de transformation. Ce sont eux qui habitent châteaux et maisons fortes. Il n’y avait pas moins de 6 notaires et un changeur de monnaie installés au cœur de la cité. Ces bourgeois aimaient le luxe et la sécurité : ils ont œuvré à l’embellissement de la cité et aménagé l’ensemble de manière à rationaliser le raffinage et le transport des marchandises. On sait par exemple qu’une voie empierrée, large de 4 m, en pente douce, permettait le transport du minerai concassé du fond de la vallée jusqu’aux voies de circulation situées sur le sommet de la colline. Le conseil de Peyrusse a financé les travaux de défense : construction de murailles élevées de plus en plus longues au fur et à mesure du développement des infrastructures à protéger ; entretien d’une milice importante et bien armée pour assurer la surveillance de l’ensemble (pas moins de 4 chevaliers et 187 hommes en arme). Pour les armes de qualité, ce n’était pas difficile : on les fabriquait sur place !

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De tout cela, il ne reste plus rien ou presque plus rien. Lorsque les gisements sont devenus plus difficiles à exploiter la cité a commencé à décliner, mais la cause principale de la désaffection est le changement de statut officiel. En 1719 elle a perdu son statut de bailliage et tout au long du XVIIIème siècle, le nombre d’habitants a chuté drastiquement. Nobles, bourgeois et notables déménagent dans des villes plus importantes où ils pourront trouver de nouveaux avantages matériels. Artisans et commerçants, privés de leurs plus riches clients, ne trouvent plus assez d’occasions de travail et font de même. Terminées les grandes réceptions et les cortèges de visiteurs officiels. Au XVIIIème, XIXème et au début du XXème, les maisons servent de carrière de pierre. Dès 1758 les consuls de la ville se plaignent du fait que certains monuments anciens, notamment l’église, soient pillés par certains habitants. La géographie politique de la région évolue. D’autres villes sont entrées en concurrence dès la Renaissance, comme la toute nouvelle bastide de Villefranche de Rouergue. Les rivalités ont été nombreuses. Au moment où une nouvelle organisation administrative s’est mise en place, à la création des préfectures et des sous-préfectures, les autorités ont longuement hésité avant de préférer Villefranche à Peyrusse… Cette décision a entériné le déclin de la ville.
Au cours des dernières décennies, divers travaux ont été entrepris pour essayer de sauver ce qui peut l’être encore.

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Pourquoi est-ce que je vous parle de Peyrusse et non de Conques ou d’autres lieux hautement touristiques comme Rocamadour ? Mes raisons sont diverses. Les sites que j’ai mentionnés n’ont pas besoin qu’on leur fasse de promotion et beaucoup d’informations circulent à leur sujet. Je crois surtout que les ruines m’inspirent, comme elles ont inspiré les Romantiques au XIXème siècle parce qu’elles laissent une plus grande place à l’imagination. Quand il ne reste d’une maison que le chambranle d’une porte ou le soubassement des murs, on peut la reconstituer dans son esprit ou sur le papier, en tenant compte de quelques vérités élémentaires, et il n’y aura point d’expert pour venir critiquer tel ou tel aspect de votre travail. L’imagination règne en maîtresse absolue et le décor lui fournit une trame. Pour peu que le lieu ne soit pas envahi par les touristes, on peut essayer de croire, un instant, qu’on a changé d’époque et qu’on évolue, invisible, au milieu de gens étranges et diversement costumés !
J’ai déjà ressenti une telle impression dans une autre cité disparue, proche de mon domicile : Quirieu… J’avais alors affirmé le caractère magique et romantique de l’endroit. Je n’en démords pas : Peyrusse m’a procuré le même ressenti.

Vous pouvez relire mon billet sur Quirieu au passage !

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24septembre2016

Sur les routes de l’Aveyron (1)

Posté par Paul dans la catégorie : Carnets de voyage.

Des gueules noires aux blouses blanches

Sur l’air de « c’est l’Aveyron qui nous mène, qui nous mène », une petite chronique de voyage – histoire de changer, avec un zeste d’informations historiques et sociales – histoire de ne pas changer.

Privilège de retraités, nous prenons nos congés quand la majorité de nos concitoyens retourne au turbin (en fait je devrais dire « au charbon », ça colle mieux avec la suite). Le terme de « congés » pour des retraités peut prêter à sourire, mais correspond quand même à une certaine réalité. Lorsque nous sommes à la maison, nous sommes pris par un ensemble de tâches à exécuter qui donne à toutes nos journées un fil conducteur assez semblable. Lorsque nous voyageons, ce fil est cassé, et cette rupture nous fait le plus grand bien.

 

conques

Cette année, nous quittons notre bas-Dauphiné résidentiel pour nous installer quelques temps dans l’Aveyron, dans la région de Decazeville, non loin des rives du Lot. C’est moins exotique que le Kérala, mais moins onéreux à mettre en œuvre aussi !
Pour rejoindre notre lieu de destination, nous avons pris une jolie route traversant une région que j’aime beaucoup, la Margeride. A plusieurs reprises nous avons croisé le GR 65, le fameux « chemin de Compostelle » et j’ai été frappé du nombre de randonneurs qui l’empruntaient en cette saison. Sur cette « autoroute à pélerins », une seule voie de circulation semble utilisée : une majorité de marcheurs se dirigent vers le Sud. Si je devais emprunter cet itinéraire, mon côté mécréant m’aménerait plutôt à m’éloigner de St Jacques mais bon… Je respecte les choix des Huns comme ceux des autres. À quand la création d’un chemin de Lucifer ou de Belzébuth, histoire d’élargir l’offre ? En tout cas, ce phénomène mystico-récréatif prend une certaine ampleur commerciale. Les logements, points de restauration, magasins de souvenirs typiques et autres commerces divers à destination des porteurs de coquille se multiplient. En Margeride, les Saints font même concurrence à « la bête » (du Gévaudan). En tout cas celle-ci est bel et bien morte et ne semble pas terroriser les randonneurs et les bergères (l’une de ces deux espèces est en voie de disparition).

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La région de Decazeville est un ancien bassin minier, d’une importance considérable à la fin du XIXème siècle et pendant la première moitié du vingtième. Des collines verdoyantes de cette région Nord de l’Aveyron, on a extrait des milliers de tonnes de houille destinée aux aciéries, aux chemins de fer et aux diverses machines à vapeur. Le paysage de la région est marqué par cette exploitation massive même si depuis plusieurs décennies la totalité des mines a fermé. Le plus gros des liquidations a eu lieu sous le règne de Charles de Gaulle. La direction des Houillères n’a pas pris de gant pour se débarrasser de ces mineurs auxquels on avait demandé tant d’efforts à la libération. « Pas de négociations possibles ; c’est le cours de l’histoire (du Profit) ». Quand les gueules noires ont fait preuve de trop d’incompréhension, les gardes mobiles étaient là pour assurer la partie pédagogique de la politique gouvernementale. Les choses ne changent guère même si, de nos jours, on préfère éborgner plutôt que fusiller directement, comme au bon vieux temps de Badinguet.

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La mémoire locale est imprégnée de cette histoire des luttes ouvrières et les grèves de 1869 (Mines du Gua), 1886 (Decazeville), 1947… et tant d’autres ont laissé leur marque. Au Gua, un régiment d’infanterie de ligne n’avait pas hésité à tirer sur les mineurs et leur famille : 17 morts et de nombreux blessés parmi lesquels femmes et enfants. Comme en témoignait un historien de l’époque, fidèle porte parole de la bourgeoisie du cru, le nouveau fusil Chassepot avait fait preuve de son efficacité ! Ce « fait-divers » aurait (entre autre) inspiré Zola pour l’écriture de Germinal…
Une ville comme Decazeville par exemple est née avec les débuts de l’industrialisation. Elle tire son nom du propriétaire des concessions locales pour l’extraction du charbon, le Duc de Cazes. Cet entrepreneur fortuné à lancé l’exploitation du minerai à grande échelle, mettant un terme au « bricolage » artisanal de quelques petits exploitants locaux. Politique et commerce se mêlant habilement, tout à été mis en œuvre par la suite pour tirer le meilleur parti possible de gisements qui ne manquaient pas d’intérêt. Tout cela est maintenant fini. Les groupes industriels ont abandonné les lieux, en n’offrant bien souvent que de maigres compensations aux collectivités locales pour nettoyer la pollution résiduelle. Dans l’un des parcs de Cransac les Thermes, j’ai noté ce fragment d’un discours du maire de l’époque. Je l’ai trouvé particulièrement percutant et je vous en fais profiter :

 » Nous osons espérer qu’un pays comme le nôtre qui a fourni pendant plus de cent ans un produit énergétique de première nécessité à la nation et qui a pour cela été défiguré, déchiré, bouleversé, enlaidi et dont près de 500 de ses enfants ont laissé leur vie dans les galeries obscures de la mine… Nous osons espérer que les charbonnages du Centre midi conscients de l’état dans lequel ils laissent notre pays auront d’autres cadeaux à nous faire que leur dernière proposition : nous vendre pour 10 francs les bacs à schlamms soit plusieurs dizaines de milliers de tonnes de schlamms, c’est à dire de boue noire presque liquide, qui présente un danger de pollution si ce n’est un danger tout court. La commune devrait investir plusieurs dizaines de millions pour déplacer ce schlamms. Nous avons de nos mains reboisé les terrils. Nous avons fait disparaître la plupart des bâtiments hideux que les houillères nous ont laissé, mais je puis affirmer que les contribuables cransacois ne paieront pas pour déplacer ce schlamms. « 

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De gros efforts ont été faits pour réhabiliter les espaces dévastés. Dans plusieurs villages (Cransac, Aubin, Decazeville…) les anciens carreaux ont été transformés en zones de loisir (plans d’eau, parcs, forêts…). Les cicatrices sont un peu moins visibles. Par contre, toutes les traces du drame humain qui s’est joué n’ont pu être effacées. La fermeture des puits de mine, même si elle a mis un terme à un travail harassant et meurtrier, a laissé nombre d’habitants « sur le carreau ». Beaucoup ont émigré ailleurs dans le pays ou à l’étranger. La crise économique récente n’a rien arrangé. La reprise, comme en Lorraine, n’est pas vraiment au rendez-vous. Les plans de reconversion industrielle gouvernementaux ont été (comme dans d’autres régions, y compris ces dernières années) des feuilles de papier jetées au vent. Il a fallu faire appel au système D pour éviter un naufrage complet de l’économie locale.
A Cransac, par exemple, un effort promotionnel important a été fait pour développer le centre thermal ancien. Curistes en peignoir et personnel de soin, tous de blanc vêtus, ont remplacé les gueules noires. Quand les gîtes et les chambres d’hôtes n’abritent pas des pèlerins, elles servent de refuge aux personnes dont les articulations commencent à grincer douloureusement. Le tourisme sert de planche de secours là où les industries peinent à s’installer. Les perspectives d’embauche ne sont pas les mêmes pour la jeunesse, mais la région possède un énorme potentiel dans ce secteur comme se plaisent à le dire les entrepreneurs et les élus : paysages magnifiques, patrimoine historique considérable… A la préhistoire et au Moyen-Âge, déjà, une population importante profitait des avantages et des richesses du territoire. On évoque ce passé plus lointain dans un prochain billet.

(À suivre).

Note : Illustrations 2, 3 et 4 : wikicommons.

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18septembre2016

Bric à blog vieilli en fût de chêne…

Posté par Paul dans la catégorie : Bric à blog.

radical J’aime bien quand Fabrice Nicolino ouvre grand sa gueule. Un zeste de radicalisme ne peut pas faire de mal dans cet environnement meublé de chaises rembourrées. « Etre radical n’est rien d’autre… » (voir illustration). Je vous recommande ce texte auquel je souscris largement : « Qui a tué l’écologie ?« , repris sur le site « Le Partage » que je continue à suivre régulièrement. Il s’agit d’un extrait de son dernier livre. Moi je vous propose un extrait de l’extrait, histoire de vous mettre dans l’ambiance : « Leur baratin (NDLR : l’auteur parle des ONG environnementalistes), car c’en est un, consiste à pleurnicher chaque matin sur la destruction de la planète, avant d’aller s’attabler le midi avec l’industrie, dont le rôle mortifère est central, puis d’aller converser avec ces chefs politiques impuissants, pervers et manipulateurs qui ne pensent qu’à leur carrière avant de signer les autorisations du désastre en cours. » Enfin, chez nous en Rhône-Alpes, c’est le pompon. Avec notre nouveau président de région, son éminence Laurent Wauquiez, les choses ont le mérite d’être simple. Il est POUR tout ce pour quoi je suis contre, et il est CONTRE tout ce pour quoi je suis pour. Un contestataire radical, comme moi, mais pas du même bord, c’est clair. Du coup, même les opposants les plus modérés font figure d’extrémistes ! C’est la fête à tous les neuneus, de mon beaufre qui n’aime pas les bronzés, à mon beaufre qui adore flinguer tout ce qui bouge dans la nature. Tous les matins, ce brave Laurent se fait une infusion de césium, une inhalation de gaz de schiste aux particules fines et, quand il est un peu ramolli, il ne lui reste plus qu’aller se faire centerparkiser en observant à la jumelle les défenseurs de l’environnement se faire matraquer et enfermer dans des camps de rééducation par ablation des neurones contestataires. J’aime ma région.

arton10021-251bb Nul doute que ce brave Laurent est favorable à la liquidation de tous les services publics, la SNCF en premier lieu. En tout cas, ses potes du PS roudoudou travaillent dans le bon sens. Années après années, le dépeçage et la démolition programmée des transports ferroviaires continue. Ces derniers temps, ce sont les trains de nuit qui sont dans le collimateur. Je vous conseille de lire cet article : « La maldonne des sleepings« , publié sur l’excellentissime « Altermonde sans frontières » ou encore « Alternative à la voiture et à l’avion, les trains de nuit vont disparaître« , sur « Reporterre ». La Poste marchandise son activité de plus en plus ; la SNCF gère tout et n’importe quoi ; que va bien pouvoir vendre l’Education Nationale ? Ça ne devrait pas être difficile à trouver ! Voyager en chemin de fer dans l’Hexagone devient un luxe pour beaucoup, sauf pour ceux qui ont une totale disponibilité de leur temps et des amis dans toutes les villes pour venir les chercher à la gare. Les trains « pas chers » naviguent en effet entre des gares désertes à l’écart du monde ; faut bien trouver un moyen d’inciter les gens à s’y arrêter ! Bien sûr me dira-t-on, il y a des navettes, mais celles-ci coûtent parfois plus cher pour parcourir 20 km que le billet que l’on a payé pour relier deux « capitales » régionales. J’ai découvert qu’il y avait une pétition à signer pour les trains de nuit. Perso les pétitions je n’y crois pas trop, mais bon… voilà le lien. Le plus amusant c’est que l’on trouve des pétitions sur le même sujet dans d’autres pays européens. Comme quoi ce type de déplacement intéresse encore les touristes !

laurent-wauquiez Par contre, il y a une catégorie de nuisibles que notre bon Laurent aime bien, ce sont les chasseurs. Il leur promet monts et merveille pendant la durée de son règne et entend bien mettre ces arriérés d’écolos au pas. Les subventions votées à certaines associations comme la FRAPNA (Fédération Rhône Alpes de Protection de la Nature) ont subi un dégraissage éclair : crédits réduits de cinquante pour cent ; une vingtaine d’emplois menacés. Déshabiller Pierre pour faire plaisir à Paul. Je cite Philippe Meunier, l’un des adjoints de Wauquiez en région : « Ils (les chasseurs NDLR) le valent bien, comme dit la publicité. Car il y a deux façons de voir la ruralité, la préservation de la biodiversité, l’aménagement du territoire : soit on le voit du côté des bobos des villes, soit on discute avec les acteurs du monde rural qui connaissent le territoire parce qu’ils le pratiquent tous les jours et tous les week-ends lorsqu’ils chassent. » Tous aux abris ! Sachez, amis randonneurs et randonneuses, coureurs et coureuses, ramasseurs et ramasseuses de champignons, que vos gilets jaune fluo ne vous protègent nullement. Plusieurs personnes en ont fait l’expérience tragique dans notre région l’an passé. Cette année c’est bien parti, dimanche dernier des plombs sont déjà tombés dans le jardin. La meilleure c’est qu’à cause de la sécheresse et des dégâts causés par la pyrale du buis l’ouverture de la chasse a été repoussée de quelques jours dans le département voisin. J’espère que cet admirable Monsieur Laurent va prendre quelques mesures pour faire interdire le papillon. Non mais !

pic-noirL’une des raisons de la hargne des nouveaux princes de la région à l’encontre de la FRAPNA, c’est le fait que cette association n’ait pas voulu se ranger sous la bannière des défenseurs de la création du Center Parc de Roybon. Difficile de leur pardonner, d’autant que de ce côté-là, le projet est un peu en veilleuse. Sans doute le groupe Pierre et Vacances, outragé par les décisions de justice, espère-t-il quelques subventions supplémentaires… Mais ce n’est pas fini pour autant car, des camps de rééducation par le tourisme de masse, « on » (nos politiques) en veut de partout. La lutte continue donc ailleurs, dans le Jura par exemple. Le 22 septembre les élus des départements du Jura et de la Saône et Loire rencontrent les dirigeants du groupe Pierre & Vacances à Lons le Saunier. Il s’agit d’accélérer la mise en route du Center Parc prévu au Rousset. Selon le président du Conseil départemental du Jura s’adressant à l’assemblée générale de la Chambre de commerce et d’industrie : « Rien ne s’oppose à la venue de Center Parcs si ce n’est des manifestants professionnels… » Pour soutenir ces « manifestants professionnels » et éventuellement vous joindre à eux, vous pouvez obtenir toutes les infos nécessaires sur le site de l’association « le pic noir« . On peut se demander si les subventions versées par les pouvoirs publics pour encourager la réalisation de tous ces grands projets inutiles ne seraient pas plus utiles ailleurs… Le tourisme de masse permet essentiellement la création d’emplois précaires et sous-payés. Près de la moitié des postes de travail créés dans un Center Park sont liés à des activités de ménage et à des contrats à temps partiel très limités dans le temps…

voeux_pieux Bon, allez, je lui fous la paix à ce pauvre Laurent (ce n’est finalement qu’un politicard de plus et ses « confrères » de la gauche roudoudou ne valent guère mieux), car il y a d’autres sujets et surtout d’autres personnes plus intéressantes à connaître dans ce bas monde.  Je suis content car les publications ont repris avec un rythme plus soutenu sur le blog de Floréal. Parmi les pépites publiées cet été, je retiens le billet concernant la photo du curé espagnol « martyr ». Non seulement ce bouffeur de Républicains a été canonisé par le pape, après l’avoir été par les miliciens, mais, de surcroît, son icône a été vendue par les boîtes à souvenirs du village où il exerçait ses sévices, à des milliers d’exemplaires. Bienheureux soient les gogos… Mais qui était la personne figurant réellement sur l’image ? Je vous laisse le plaisir de lire le billet de Floréal et rigoler un bon coup. De là à ce que de nouvelles révélations viennent égratigner la réputation de Mère Térésa. On est mal barrés. Certains mécréants pensent qu’elle est surtout célèbre pour sa campagne anti-avortements et que ses « guérisons miraculeuses » relevaient du charlatanisme pur et simple. Moi je dis que ces gens-là sont des jaloux et des frustrés. C’est mal. Et puisqu’on est dans le fait religieux, je vous signale qu’il existe maintenant une appli qui permet d’allumer des cierges à distance moyennant une obole raisonnable. Si vous ne me croyez pas, vous pouvez remonter à la source. Autre possibilité aussi par un autre canal (dont je vous fournirai les coordonnées sur simple demande), vous pouvez acheter des indulgences en faisant un petit don à « la feuille charbinoise ». Nous sommes en relation directe avec la comptabilité du Paradis. Comme je ne suis pas un ingrat, je remercie au passage ma frangine qui m’a offert ainsi une occasion de m’enrichir dans la pureté spirituelle.

debout-dans-l-exil Cet été, je me suis plongé à nouveau dans la documentation concernant la révolution espagnole de 1936. Les parutions sur ce sujet sont nombreuses et les rayons des librairies bien achalandées commencent à se remplir. J’ai apprécié la réédition de « La tragédie de l’Espagne » de Rudolf Rocker parue aux éditions CNT – RP, mais aussi « Debout dans l’exil » de Michel di Nocera paru aux Editions Libertaires. Le rôle joué dans les Maquis par les Républicains espagnols et en particulier par les anarchistes a été d’une importance considérable, notamment dans le Sud-Ouest et dans le Centre. C’est de cet épisode assez peu connu de la seconde guerre mondiale en France que parle le livre de Michel di Nocera, particulièrement bien documenté. Pour ma part, je suis retourné faire une petite visite au camp de concentration d’Arandon, à côté de chez moi. Il est question qu’une plaque commémorative soit enfin apposée en ce lieu de mémoire. Enfin, disons que l’idée a été émise. Je verrais bien un texte genre « d’Arandon à Calais, la France terre d’accueil…« , mais je doute que les Zofficiels qui vont être contactés pour ce projet soient très enthousiastes ! Bref, pour la suite, je continue à piocher la question des Espagnols dans la Résistance…

Une chanson sympa pour boucler cette chronique de rentrée. HK et les saltimbanques… Beaucoup de bons textes ! le morceau choisi c’est : « Sans haine, sans armes, sans violence »… Un vœu pieu ? Je n’en sais vraiment rien, mais les interrogations sont nombreuses quant au moyen d’arriver à se débarrasser une fois pour toute de cette société nocive non seulement aux gorilles et aux bébés phoques mais aussi à l’être humain soi-même. Ne pas utiliser les armes de l’adversaire, ne pas se battre sur son terrain, choisir les occasions de confrontation… entre autres, paraissent des principes à appliquer. Là où je diverge, c’est qu’à un moment il faut pouvoir se défendre et l’on sait que nos adversaires n’hésitent aucunement à franchir la ligne rouge… Les grenades offensives ne font aucunement le distingo entre les non-violents et les autres. Portez-vous bien en profitez de la pause café pour relire « le sabotage » d’Emile Pouget.

 

NDLRillustrations : La photo numéro 1 est empruntée au site « Le Partage ». Les photos numéro 2 et 4 proviennent du site « Reporterre ». Si le journal le Monde le souhaite, je retirerai sans problème la photo numéro 3 ; j’avoue que c’est le manque d’imagination qui m’a conduit à ce piratage irrespectueux.

Post scriptoume – le « relookage » du site, appelé de mes vœux depuis quelques temps n’est pas au rendez-vous pour cette rentrée de septembre, mais les petites fourmis y travaillent activement. Y’aura du neuf avant le gel ou le dégel.

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24juillet2016

Congés non payés, grève reconductible ou pause philosophique ?

Posté par Paul dans la catégorie : au jour le jour....

congespayestimbre Les trois mon capitaine ; les trois. C’est clair : le rythme de publication des chroniques a sérieusement ralenti. Je ne pense pas que cela signifie que j’ai l’intention d’arrêter ce blog, même s’il faut se méfier des crises d’introspection. Je crois simplement qu’après plus de sept cent articles publiés et plus de huit années d’activité relativement intense, une pause s’avérait nécessaire, histoire de faire le point sur toutes les questions que je me pose. Pendant tout ce temps, j’ai navigué à vue, en conservant les maigres lignes directives qui étaient les miennes au départ : suivre mon inspiration du jour mais aussi montrer que le champ du politique déborde largement le cadre de la politique politicienne. Je voulais aussi exprimer le fait que la pensée libertaire (qui est mienne depuis quelques décennies) dépasse largement le cadre étriqué des clichés dans lesquelles Droite et Gauche veulent l’enfermer. Son champ d’investigation est multidirectionnel… et je me situe, avec modestie, dans la lignée de penseurs comme Elisée Reclus (« l’homme et la terre ») ou Sébastien Faure (« encyclopédie anarchiste »), qui ont su jongler habilement avec la géographie, l’histoire, l’ethnologie, l’économie, l’éthique… et montrer quelle vision les anarchistes pouvaient avoir de tout cela.

Lectures estivales instructives...

Lectures estivales instructives…

Je ne vais pas vous importuner des heures avec mes états d’âme ! Dans la mesure où il s’agissait de directions et non d’objectifs, je me garderai bien de savoir si tout ce papotage a servi à quelque chose. Lors des discussions avec mes premiers lecteurs, certains·nes, m’ont dit que cela n’avait guère de sens de vouloir « parler de tout » même si ce n’était pas tout à fait « n’importe comment ». Pierre viendrait un jour et ne reviendrait pas le lendemain : je m’intéresse à l’histoire, mais surtout pas à l’actualité politique ; pour Marie, ce serait le contraire… Pas assez militant pour les militants, pas assez historique pour les historiens, pas assez d’arbres pour les arbrivores… la suggestion de ces premiers lecteurs critiques était de scinder le travail et de créer plusieurs blogs qui auraient chacun leur lectorat. Ce à quoi je répondrai encore ce que j’ai répondu à l’époque : ce qui m’intéresse c’est l’ouverture et surtout l’élargissement de l’horizon des débats. Je n’ai que peu d’intérêt à parler d’anarchie à des anarchistes. Je n’aime pas la facilité même si je suis plutôt du genre « père tranquille »…

Gustave Courbet ne cachait pas ses sympathies pour le drapeau noir

Gustave Courbet ne cachait pas ses sympathies pour le drapeau noir

Tant mieux si certains ont pu découvrir que l’anarchisme ne se limitait pas à la collection tartignole de clichés que dévoilent médias aux ordres et experts patentés. Ravachol, Vaillant, Casério font partie du mouvement mais ils ne sont pas les seuls. La dynamite a fait son boulot à un moment où l’on pensait que c’était un moyen de réveiller les masses endormies. L’eau a coulé sous les ponts et le débat a fait évoluer l’idée et les pratiques. Comme l’a si bien exprimé Kropotkine, je pense pour ma part qu’ «un édifice basé sur des siècles d´histoire ne se détruit pas avec quelques kilos d´explosifs». Des syndicalistes, des féministes, des écologistes se sont réclamé de l’idée libertaire, ainsi que des personnalités connues dans d’autres domaines de recherche, dont on s’est gardé, bien souvent, de dévoiler les sympathies : des peintres, des architectes, des ethnologues, des géographes, des mathématiciens… . Sous les plis du drapeau noir on trouve des personnages aussi divers que Gustave Courbet, Pierre Clastres, Alexandre Grothendieck, Noam Chomsky ou Albert Camus. Point de doctrine, de comité central, de police des esprits, mais un bel élan de générosité et d’humanisme. Joyeux foutoir que l’anarchisme pour certains… Creuset dont sont sorties de bien belles pensées sur l’être humain à mon avis. Quel plaisir de relire Reclus, Kropotkine, Rocker, Malatesta et tous ces grands noms qui n’ont laissé que peu de traces dans l’histoire officielle. Quel plaisir de voir et d’entendre les milices du Rojava rendre hommage en musique et en images aux combattants de l’Espagne libertaire ! L’absence de moule fait qu’il n’y a rien à jeter et que c’est à la fois une éthique et une philosophie qui sont parfaitement adaptées à ce début de XXIème siècle en plein chaos. L’anarchie c’est le bordel ? Faites moi rire ! Que penser de l’ordre qui – soi-disant – règne dans notre société actuelle ? Je pense au contraire, comme le disait Elisée Reclus que « l’anarchie c’est la plus haute expression de l’ordre ». Désolé, Léo, mais je ne crois absolument pas que « l’anarchie est la formulation politique du désespoir ». On ne se débarrassera pas de toutes les hiérarchies qui nous emprisonnent en quelques journées, mais toute initiative qui va dans cette direction est bonne à prendre. Tant pis si le « grand soir » n’est pas pour demain matin, pourvu que la vie soit bonne à prendre et belle à partager (référence au chanteur Serge Utgé-Royo).

Les courges montent vers le ciel.

Les courges montent vers le ciel.

Après ce plaidoyer pour justifier le fait de continuer à m’enfoncer dans mes erreurs – cette digression diront certains (et j’en suis coutumier j’en conviens), je reviens à l’observation de mes moutons et je vais essayer de répondre à l’angoissante question : à quand le prochain billet sérieux ? Eh bien, à part ce relevé de conversation au confessionnal, je n’ai pas encore de réponse à apporter. Cela veut sans doute dire que, derrière mes certitudes affichées, il y a néanmoins des doutes. Cela veut dire aussi que mon désir de créer de toutes pièces un espace vert style arboretum – projet sur lequel nous travaillons depuis une quinzaine d’années – consomme une bonne part de mon énergie. Si on ajoute à cela un potager quelque peu surdimensionné et l’envie de tester de nouvelles techniques dans le domaine de la culture bio… la marmite déborde largement, d’autant que la nature n’est pas toujours tendre lorsque l’on si confronte. Lorsqu’il pleut, il faut tondre et désherber sans cesse ; lorsque la chaleur s’en vient, c’est l’arrosage qui prend le relai ainsi que les récoltes (par chance, abondantes). Il faut sans cesse résoudre de nouveaux problèmes, car, malgré le discours moralisateur des grands prêtres « Yaka », rien n’est simple. Il faut du temps aux prédateurs des « nuisibles » pour réapparaître et au sol pour se rééquilibrer. Tout cela pour dire que fatigue et manque de temps sont sans doute aussi responsables de mon silence prolongé. Alors pourquoi ne pas arrêter d’écrire, tout simplement ? Eh bien parce que l’écriture fait partie de mes multiples centres d’intérêt et qu’il est nécessaire de communiquer, d’expliquer, de rabâcher sans cesse si l’on ne veut pas que les théories xénophobes, racistes, conformistes, nationalistes, militaristes (j’en passe et des pas meilleures) occupent peu à peu l’espace de liberté qui règne encore sur certains secteurs de la toile.

je butine tu butines Concrètement, j’arrête mes publications jusqu’à l’automne mais je compte bien reprendre le harnais début septembre. Je fais ce choix plutôt que celui de continuer à publier de manière trop erratique. Cela n’a guère de sens et conduit un blog à sa mort clinique (ou tout au moins à ramener le lectorat au dernier carré de fidèles) ; ce n’est pas ce que je veux. Je fais partie de cette catégorie de gratte-papier mégalos qui écrivent pour être lus ! Bref, chez moi, ce n’est pas la nuit qui porte conseil, mais la saison estivale. Je vis dehors autant que possible et je me gave d’oxygène et de lumens. Observer la compétition entre le rougeoiement des tomates et la progression du mildiou est une source d’inspiration unique. Même au potager les forces du bien et celles du mal s’affrontent sans pitié. Avoir un peu de temps devant moi me laissera aussi du temps pour approfondir certains sujets traités un peu trop vite à mon goût. Un certain nombre d’éléments nouveaux m’amène par exemple à reprendre l’étude du camp d’internement d’Arandon pour les Républicains espagnols. J’en profiterai aussi pour reprendre le texte de présentation du blog qui me paraît quelque peu suranné.

Pour conclure, l’été c’est aussi la saison de l’amitié, des belles rencontres et des verres levés. N’hésitez pas à vous exprimer. Les commentaires sont là pour cela.

bleuets

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15juin2016

Et le jardin, ça va ? Comme ça pleut, cher monsieur… comme ça pleut !

Posté par Paul dans la catégorie : au jour le jour....

IMG_4941 Mais non, on n’est pas inondés ! Juste mouillés ! Jour debout pour lutter contre l’invasion des divisions blindées de limaces ; nuit couché pour récupérer. Chez les apprentis-vieux, ça prend toujours plus de temps. Entre les deux, hors de question d’allumer l’écran sinistre pour subir la logorrhée journalistique sur les exploits des milliardaires du ballon rond. Je m’en tape et je suis de moins en moins tolérant. En matière de rondeurs, mieux vaut que je surveille la coloration progressive de mes tomates cerises ; cela participe de ma sérénité. Pour l’instant, donc, le jardin ne va pas trop mal si l’on excepte quelques semis et plantations passés aux profits et pertes. C’est drôle de voir à quel point on peut crier « cocorico » une année pour une culture que l’on croit maîtriser, puis « miséricorde » l’année suivante, en prévision de la débâcle à venir. 2015 fut l’année des oignons ; ma récolte a tenu bon presque jusqu’à la venue du coucou. En 2016, le maraîcher bio du coin me verra revenir (avec le sourire) dès la rentrée des classes, pour lui en acheter un stock. Sans conséquences graves tant que l’on a des solutions de repli, mais j’imagine la tête du brave paysan français au temps du « bon roi soleil » lorsqu’il voyait sa futur farine pour l’hiver s’évaporer dans les miasmes putrides autant que printaniers. Pauvres oignons ! Pendant que je contemplais, d’un air las, la détresse du monde, eux étaient submergés par l’herbe (que l’on ne dit plus mauvaise), par les limaces (qu’il faut aimer comme son prochain), la mouche (dieu que les papillons sont jolis), le scorbut et les rhumatismes… et patin couffin, comme l’on dit en Dauphiné.

IMG_4856 Heureusement, à l’écart de ce désastre, pommes de terre et tomates dressent fièrement la tête. Mais j’évite de trop publier de communiqués de presse triomphants car, avec le climat somptueux de cette mi-juin, le terrible et sournois mildiou américain attend son heure. Une goutte d’eau qui fait loupe, un rayon de soleil, et hop ! le vilain petit champignon se développe. Etrange comportement de cette pomme d’or qui exige une bonne quantité d’eau pour devenir grosse et juteuse, mais qui n’hésite pas à snober l’imprudent qui arroserait ses feuilles à la pomme d’arrosoir comme un gros nigaud. En fait, beaucoup de végétaux (je ne dis pas légume, car – ça ne va pas louper – y’en a un qui va faire une remarque sur la tomate), de l’eau point trop n’en faut, mais il en faut quand même, apportée bien comme il faut. Le verbe falloir employé à la chaîne comme nos techniciens de la météo annoncent les « pluies éparses », « rares averses », « averses orageuses », « pluies rares » et autres gâteries : en série. Tout se dérègle. Ces dernières années, après 15 jours de soleil, j’achetais une cuve pour stocker l’eau de ma source, et il pleuvait immanquablement sans arrêt le mois suivant. Cette année, je n’ai pas acheté de cuve et il pleut quand même. J’ai téléphoné au fils maudit de la météo, celui que l’on surnomme « El niño », pour lui demander s’il bossait pour Daech ; je n’ai pas eu de réponse car je suis tombé sur un inspecteur du GIGN. J’ai appelé l’Elysée et une voix chuintante m’a susurré : « tout va mieux, tout va mieux, tout va mieux… » Je n’ai pas pu compter combien de fois car je me suis endormi avant le bip sonore.

IMG_4837 Les rats par contre se sont un peu calmés, et il y a encore quelques céleris, quelques brocolis et quelques betteraves qui dressent fièrement leur somptueux feuillage vers le ciel. Mais là aussi je ne crie pas victoire car l’ennemi est fourbe et ne vise qu’à nuire aux intérêts patriotiques. Soit ces olibrius sont fabriqués (comme moi) avec des matériaux qui n’aiment pas l’eau ; soit la présence d’un bataillon de chats, gardiens de l’ordre et de la paix dans les allées du jardin, les intimide. Troisième possibilité, le préfet du coin les a interdits de sortie et de manifestation, tant qu’ils n’ont pas prouvé qu’ils étaient adhérents au PS, et qu’ils n’avaient pas l’intention de se « mal conduire » lors de leurs promenades en bande. Je feins donc de les ignorer et n’en parle pas sur les ondes. Pour l’heure, je concentre ma propagande contre les limaces. Avec ma tirelire, je soutiens la juste cause des vendeurs de granulés au sulfate de fer. Comme ça j’ai la conscience tranquille en ce qui concerne mes amis les hérissons. Ces derniers se font de plus en plus rares ; plusieurs enquêtes sont en cours à ce sujet car il n’y a pas que dans mon jardin qu’ils refusent de montrer le bout de leur joli museau pointu. Ici, cela fait plus de dix ans que l’on en a pas vu. Certaines populations augmentent comme celle des quads, des coureurs à pied et des abrutis du volant… Mais celle des hérissons que nenni ma mie. Notez bien que sur les trois cohortes de prédateurs indiqués dans la phrase précédente, il y a un faux ennemi… des gens qui me font un peu rire parfois mais qui ont le mérite de ne créer aucune autre nuance que celle d’exhiber un maillot de corps qui se prend pour un panneau publicitaire ambulant. Une paille…

IMG_4840 Si au moins on pouvait savoir à l’avance à quoi va ressembler le climat d’une saison de jardinage, on pourrait s’adapter : faire pousser du riz ou des canneberges plutôt que des aubergines et des poivrons ; planter des saules pleureurs plutôt que des pins de l’Himalaya… Mais bon, c’est comme ça. Avant, je pensais qu’il suffisait de bosser à la météo pour être au courant à l’avance. Maintenant, quand je vois à quoi ressemblent les prévisions du matin pour l’après midi, ou bien la manière dont les fournisseurs de service interprètent, à leur manière, les données scientifiques, j’ai des doutes. Donc j’en suis revenu à la boule de cristal, beaucoup plus fiable. Dans mon cas, l’instrument de voyance extra-lucide, ce sont mes articulations. Par contre, je ne vous dévoilerai pas mes critères d’analyse de la douleur, vous seriez capables de les revendre à une chaîne météo pour vous faire de l’oseille, sans même jardiner. Or comme le dit le bouffon Macron, tout travail de plus en plus long mérite un salaire de plus en plus court. Lire une chronique débile n’est pas une activité qui donne lieu à une rémunération. Il ne faut carrément pas exagérer. Notre pays a surtout besoin d’entrepreneurs et de patrons, accessoirement de salariés… Nos dirigeants ont besoin, eux, de calme social. Tout le monde vit dans sa bulle boursière. Moi le graphique que je surveille le plus en ce moment c’est la grimpette fantastique dans laquelle se sont lancés mes haricots pour escalader les rames du succès. Comme ce sont des graines d’origine sarde (une belle histoire que je ne vous conterai sans doute pas) je les comprends un peu. Ça fait un paquet de générations qu’ils n’ont pas vu autant de liquide non alcoolisé s’accumuler à leur pied. C’est carrément l’euphorie : 10 cm par jour plus quelques ramifications.

IMG_4846 Les rames de ces gentils haricots ont été mises en place, avec dextérité et vigueur, par l’une de nos charmantes aides printanières (revoir tout ce que j’ai déjà raconté sur Help’x pendant que vous n’écoutiez pas). Ce travail a été l’occasion pour nous de lui expliquer les subtilités de la langue française (qu’elle manie par ailleurs plutôt bien). Lorsqu’on lui déclarait qu’elle avait ramé toute l’après-midi, ce n’était pas forcément pour lui dire qu’elle n’avait rien foutu et que c’était une cossarde. Cela ne voulait pas dire non plus qu’elle avait dû travailler en barque. Mais que… Ce n’est pas à vous lectrices et lecteurs cultivés que je vais donner un cours de linguistique. Les sens multiples d’un mot – vous ne vous le figurez peut-être pas – sont parfois l’occasion d’étranges méprises lorsque l’on donne une consigne. Pour chaque nouvelle aide qui débarque, il faut que l’on se rappelle bien que même si cette personne a promis juré que le jardinage n’avait aucun secret pour elle, mieux valait mener une enquête serrée. Le jardinage ne se transmet pas par les gènes et le fait d’avoir vu le père de sa cousine jardiner n’implique pas forcément que l’on distingue les carottes et les poireaux lorsqu’ils sont encore prématurés dans la couveuse. Chez les jardiniers bios (non pardon, maintenant on dit permacolos) c’est encore plus compliqué : ne pas marcher sur la terre mouillée, prononcer un mot aimable avant de couper la limace en deux, ne pas mettre les déchets sur le compost lorsque le tas est prêt au service… Même laver la salade n’est pas une technique acquise par tous : l’achat massif de salade pré-triée, pré-javellisée, en sacs pré-à être jetés, ruine cette compétence ancienne et passée de mode. Bref, l’école ne fait plus son boulot !

Une dernière précision concernant ce billet humide : si j’ai le temps d’écrire, c’est qu’il pleut. Si j’écris n’importe quoi c’est parce que je suis de plus en plus décontracté vis à vis de l’audimat. Et pourtant, si un seul lecteur végan tombe dans les pommes en lisant mon histoire de limaces coupées en deux, je risque de perdre une large fraction des infidèles qui me suivent encore, à la trace, dans la boue. Vive la « Rougette de Montpellier »… Tant que j’y suis, j’en profite pour remercier mon dernier sponsor, la société horticole  Tsoin Tsoin qui m’a offert un gros sac de bulbes d’oignons à limaces. « Avec l’oignon tsoin-tsoin, la limace se régale ! »

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