31mars2020

Le grand bal mortifère des cyniques

Posté par Paul dans la catégorie : Humeur du jour; Questions de santé.

Une petite dose de libéralisme par ci…
Une bonne dose de mortalité virale par là…
Une grosse dose de libéralisme par ci…

Panique en Grande Bretagne. Avant même le passage à la phase critique de la pandémie Covid 19, 40 000 infirmières et 10 000 médecins manquent à l’appel. Un grand merci de la population aux derniers gouvernements conservateurs (et partisans acharnés du néo libéralisme). La santé publique ça coûte cher et ça ne rapporte pas assez aux actionnaires. C’était plus amusant de jouer au poker sur le fameux Brexit.
Mortalité dramatique en Italie. Résultat d’une bonne dizaine d’années de politique d’austérité, les équipements (en particulier les lits en réanimation) sont insuffisants. Les souris ont bouffé le parmesan. Les places dans les hôpitaux publics, même dans le Nord sur-développé, manquent cruellement. Appelée à la rescousse, l’Union Européenne, en grande partie à l’origine des mesures drastiques d’austérité, se vautre dans les déclarations de solidarité guère suivies d’effet. Je ferme une frontière, puis je l’ouvre « sur dérogation », comme l’Autriche lorsqu’elle s’aperçoit qu’elle manque de personnel de santé pour s’occuper des personnes âgées…
L’Allemagne, plus raisonnable peut-être dans l’application de la politique commune de massacre des services publiques, plus riche aussi, tire relativement mieux son épingle du jeu. Les capacités en réanimation sont quatre fois supérieures à celles de l’Italie, le double de celles de la France. Lundi 30, le nombre de cas déclarés est élevé (plus qu’en France) la mortalité est cinq fois inférieure.

Et la France dans tout ce mic-mac, me diras-tu, cher lecteur venu d’une autre planète ? On ne fait pas mieux, et même pire que chez certains voisins. Même notre traditionnelle « ligne bleue des Vosges » et notre « savoir faire hexagonal sans pareil » ne jouent plus leur rôle. Notre Jupiter omniscient a beau gesticuler, tel un moulin à vent, pour masquer la tragédie ; rien n’y fait. La seule chose qui apparait clairement c’est l’amateurisme complet de l’équipe dirigeante. C’est l’improvisation permanente, les mesures prises avec un temps de retard, les déclarations mensongères… Nous voyons à l’œuvre un gouvernement dont les membres, tout droit issus des écoles de commerce, sont plus aptes à faire du boniment et à ranger un tiroir caisse, qu’à gérer une crise majeure ne figurant pas dans leur formatage initial. Nous payons aussi, lourdement, les pots cassés d’une politique de démolition des services publics encore renforcée par les élucubrations droitières de la politique macronienne. Plus d’un an que les personnels de santé protestent, manifestent et dénoncent les conditions infernales dans lesquelles ils travaillent. Une seule réponse du gouvernement : des balles caoutchouc et des mesures concrètes contre les régimes de retraite de ces soi-disant privilégiés ; pour finir, l’annonce d’une distribution prochaine de peanuts et de médailles en toc. Se rendant bien compte (mais un peu tard) que même la majorité de la population n’arrive plus à avaler la potion amère de l’austérité, nos dirigeants cherchent maintenant à rapiécer au plus vite les blouses blanches déchirées. « Il nous faut un nouveau capitalisme » professe sans rire ce bon vieux Bruno Lemaire…

Admirez cette belle carte des fermetures de lits, en France, seulement sur deux années… Ce document « gauchiste » provient du Figaro.

Quelques exemples pour appuyer mon propos ? Disparus des stocks les masques dont on aurait bien besoin pour protéger la population… absents des rayonnages, les tests de dépistage, les vêtements de protection, les gants et tout le toutim… Plus d’usine française pour fabriquer ce matériel. Plus aucune production locale de molécules pour les médicaments de base, plus de chaines de production pour les masques, les appareils respiratoires, les blouses de protection, les bouteilles d’oxygène. La dernière usine textile fabriquant des masques a été vendue aux Etatsuniens et fermée il y a deux ans. La dernière usine proposant des bouteilles d’oxygène a fermé elle aussi. Il se trouve que les locaux sont encore opérationnels, en attente d’un repreneur qui ne se présente pas ; les ouvriers proposent une reprise de la fabrication, après nationalisation, mais on ne les écoute pas. Alors on fait appel à nos amis chinois… et à la charité publique. L’hôpital de Dijon demande des bénévoles pour coudre des blouses dont il fournit le patron ; même démarche pour les masques un peu partout en France ; les cagnottes participatives pour soutenir l’effort de nos « héros » les soignants se multiplient. Jupiter pendant ce temps, parle de charters pour alimenter notre pays depuis les stocks chinois, mais, dans un même temps, bloque la distribution des protections élémentaires aux personnels en contact avec le public qui en ont un besoin criant. La confiance dans les déclarations du gouvernement est à un niveau si bas que les personnels soignants demandent la publication des commandes françaises à l’étranger pour être rassurés sur le fait qu’elles existent bel et bien et ne sont pas qu’un effet d’annonce. Les médecins, en première ligne, meurent ; quant aux malades, on en promène quelques uns en TGV avec force images médiatiques.

Le seul mot qui me vient aux lèvres c’est « pitoyable » et le seul sentiment que j’ai envie d’exprimer c’est « colère » !

Nous voilà confinés – décision sans doute raisonnable mais quelque peu tardive, derrière laquelle se profile, dans tous les pays qui l’appliquent à la lettre, la volonté de renforcer encore plus la surveillance des citoyens y compris en temps de « paix » intérieure. On pourrait pinailler sur la validité de certaines de ces mesures, ou discutailler sur l’application des sanctions. J’espère que ce gouvernement d’épiciers trouvera un bon usage à tout cet argent collecté, impôt supplémentaire, une fois de plus, pour pénaliser les plus démunis, les moins dégourdis et surtout ceux qui n’ont guère de refuges en temps de guerre sociale. Voter ne présente aucun risque (du moins avant les élections) alors que faire du jogging est une menace publique tout comme se rendre une fois par jour à la boulangerie. Laisser les uniformes apprécier à leur guise ce qui constitue un danger ou n’en constitue pas risque d’ouvrir la porte à un nombre conséquents d’abus… et de comportements discriminatoires. Mais que voulez-vous mon bon Monsieur, on ne fait pas d’omelette patriotique sans casser quelques œufs particuliers. La peur qui rôde est aussi l’occasion de voir remonter à la surface le comportement vichyssois de certains de nos compatriotes ; une petite lettre anonyme par ci, une petite dénonciation par là, ça soulage énormément. Ne jamais oublier ce que disait Emilie Carles dans « la soupe aux herbes sauvages » : à la Libération en 1945, nombre de nos concitoyens se sont contentés de remplacer le portrait de Pétain par celui de De Gaulle… Dans tout immeuble se cachent un ou plusieurs justiciers masqués qui n’hésiteront pas, sans péril puisqu’ils n’ont pas d’honneur, à signaler le danger que représentent les sans-abris, les homosexuels, les noirs, ou, pourquoi pas, les personnels soignants. « Méfiez-vous de la petite dame du deuxième ; elle travaille dans un EHPAD et côtoie chaque jour des personnes contaminées. L’applaudir sur son balcon c’est bien, la croiser dans l’escalier ou, pire, dans l’ascenseur, c’est une situation inadmissible ».

Face à la crise, notre Jupiter décrète. Un petit 49.3 pour appliquer la démolition des retraites. Une batterie de mesures digne du « Guiness Book » pour le bien-être public. Notre premier ministre en avait presque des larmes de fierté lorsqu’il a fait son annonce : jamais un conseil des ministres de la Vème République n’avait accompli un tel exploit ! Les décrets sont en tout cas une solution commode pour agir, soi-disant, pour le bien de tous. Les mesures « temporaires » prises depuis quelques jours, seront-elles annulées, comme le déclarent nos dirigeants, lorsque le péril sera écarté ? D’autant que les « périls » passés, présents et futurs ne manquent pas. Un « péril » en chasse un autre : terrorisme, grogne sociale, crise écologique… Ce n’est plus une vie que d’être un Macron de la République. Jamais moyen de poser la cape du superhéros justicier. Il faut reconnaître, pour faire preuve d’objectivité, qu’il y a un domaine qui fonctionne bien chez nous : c’est celui de la répression. Rassurons ceux qui dorment sur un matelas de billets : nulle pénurie d’armes et de munitions n’est à craindre pour éborgner, asphyxier, blesser, la population récalcitrante. Le bilan absolument effarant de la répression contre les Gilets Jaunes en témoigne. Dommage que le mouvement social n’en ait pas profité pour constituer un stock de masques respiratoires. Pendant des semaines, l’atmosphère de certaines grandes villes a été rendu irrespirable par les largages inconsidérés de tonnes et de tonnes de gaz. On eut apprécié la même capacité chez nos ministres de l’intérieur et de la santé à stocker les masques respiratoires que les balles en caoutchouc pour éborgner. Faisons comme nos médias zofficiels : évitons les sujets qui fâchent et dénonçons l’absence totale de démocratie chez les autres. Quels tyrans ces Orban, Erdogan, Poutine… et les autres !

La solution adoptée, la seule possible ? Je vous propose simplement ces quelques lignes relevées sur le site de France Inter à propos de la situation du Portugal : «Moins d’austérité, moins de coupes claires dans la santé publique, un pays mieux préparé. Ce qui autorise d’ailleurs Lisbonne à faire preuve de générosité : le 28 mars, Lisbonne a décidé de régulariser tous les migrants qui ont déposé un dossier de résidence et de renouveler automatiquement les titres de séjour qui arrivent à échéance.» Le 30, dans l’après midi, on relève environ 6400 cas de Covid 19 confirmés au Portugal, contre 85 000 en Espagne.

La boucle est bouclée avec le sous-titre de cet article. Je m’arrête là. Je ne voudrais pas que cette colère justifiée ne fasse trop monter ma pression artérielle, et ne me transforme en « sujet à risque ». D’autant que je rentre dans une tranche d’âge qui ne fera pas de moi une personne à soigner en priorité. Alors calmos. Je ne m’étale pas sur mon confinement personnel. Je fais partie des petits bourgeois bienheureux qui disposent de place pour patienter, d’une bibliothèque conséquente et d’un jardin pour calmer leurs nerfs. J’assume ! Bon courage à tous les autres ! Pardonnez-moi cette conclusion égoïste. Je vous assure : je n’ai pas mauvais fond.

addenda n*1 – 3 avril : (source, journal « La Montagne ») Un nouvel espoir vient de s’envoler pour les salariés de Luxfer de Gerzat (Puy-de-Dôme). Alors que l’usine pourrait préserver la France d’une pénurie de bouteilles d’oxygène, le ministre de l’Economie vient d’écarter l’hypothèse d’une nationalisation du site. Une déception pour le député André Chassaigne. C’est une déception de plus dans le triste feuilleton que vivent les salariés de Luxfer depuis le 26 novembre 2018 et la fermeture de l’usine basée à Gerzat (Puy-de-Dôme). Ces dernières semaines, une nouvelle lueur s’était allumée avec l’espoir de relocaliser en France la fabrication de bouteilles d’oxygène. La nationalisation du site devenait donc une piste notamment défendue par le député André Chassaigne. Un fin de non-recevoir notifiée ce jeudi matin L’élu du Puy-de-Dôme ne cache pas sa déception. Car ce jeudi 2 avril, durant la visioconférence organisée par le Premier ministre avec les dirigeants de partis et les présidents de groupe, Bruno Le Maire, ministre de l’Économie et des Finances, a répondu par une fin de non-recevoir à la demande de nationalisation de l’entreprise Luxfer de Gerzat.

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19janvier2020

Ras-le-bol des « voisins vigilants »

Posté par Paul dans la catégorie : au jour le jour....

Elles fleurissent de partout sur les piliers de portail des maisons dans les lotissements voisins ces affreuses plaquettes jaunes « voisins vigilants ». Elles nous hérissent le poil. Elles sont parfois accompagnées d’un autre texte charmant : « si nous n’appelons pas la police, notre voisin s’en chargera ». Prochaine étape : clôtures, barbelés et miradors accompagnés de la création d’une milice privée ? Dommage qu’une bonne part de leurs utilisateurs n’imaginent même pas tout ce qui se cache derrière… du moins nous l’espérons.

Notre choix de vie est quelque peu différent alors nous avons créé notre propre « étiquetage ». A voir sur la photo ci-dessous. Tous droits de reproduction autorisés. Quand on n’aura plus de café, on offrira un verre d’eau de source. Quand aux chats, on leur a demandé de ne pas être trop agressifs et de se limiter à un comportement d’intimidation.

 

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8janvier2020

Faites pour le mieux en 2020

Posté par Paul dans la catégorie : au jour le jour....

Pardonnez-moi de ne pas souhaiter une « bonne année » collective et consensuelle comme cela se fait couramment. Je ne suis pas assez compatissant pour cela. J’espère bien, par exemple, que certains de nos édiles sont En Marche vers les poubelles de l’histoire. Je ne vais pas les encourager à poursuivre la casse sociale et la destruction des libertés individuelles qu’ils mettent en œuvre actuellement. Ma discrimination ne s’arrête pas là – et vous comprendrez j’espère – pourquoi j’ai attendu la fin des auto-célébrations consternantes, pour mettre mon grain de poivre dans l’histoire. Ma hargne dépasse largement le cadre étriqué de l’Hexagone. Comme le dit si bien le blogueur Claude Guillon, « Tout ce que j’aime… Ils l’auront bientôt détruit ». Tout ce qui nous entoure, y compris l’air que nous respirons, devra bientôt obéir aux règles de la marchandisation globale que nos clowns multinationaux considèrent comme le plus bel aboutissement possible (ou le moindre mal pour les plus modérés d’entre eux) pour notre société humaine. Combien de temps encore avant que l’on ne remplace la formule d’usage « Comment vas-tu ? » par « Combien vaux-tu ? », je me le demande. Je pense que cela se fait déjà à mots couverts. Je crois encore à la capacité de résistance de l’humain qui sommeille dans nos cœurs. Mais beaucoup comparent la situation de la grande masse de nos concitoyens à celle de la grenouille que l’on place dans une gamelle d’eau froide que l’on réchauffe peu à peu. Tant qu’on a encore quelques bons jeux sur la télé-église, on se fout des incendies dans l’autre hémisphère, des revendications, et des violences policières au coin de la rue..

Certains font le choix d’une résistance strictement individuelle au rouleau compresseur qui se rapproche de nous. Ils pensent que quelque nouvelle croyance mirobolante, que la pratique de techniques d’apaisement ou que la fuite en avant vers des contrées lointaines et présentées comme idylliques sur les brochures d’agence, vont leur permettre d’échapper à l’anéantissement prévisible. Je ne partage par leur point de vue ; je pense que seules l’entraide, la création de lien social, la volonté commune de résister, permettront d’aller de l’avant. Pas d’îlots libertaires possibles s’ils ne se rassemblent pas en réseau et ne font pas le lien avec les luttes sociales. Pas d’émancipation possible sans abandon des œillères, et intérêt porté aux combats voisins de ceux qu’on mène dans sa boulangerie autogérée, son champ de carottes bios, ou sa cellule monacale. Seule la lutte collective, les échanges, les débats peuvent permettre de sauver nos individualités rebelles. Je ne dis pas que ces combats sont inutiles, tout simplement parce qu’ils permettent d’expérimenter de nouveaux modes de vie ; ils ne constituent qu’une base pour les combats en cours et à venir.

Alors voilà, ceci dit en préambule, j’accouche de mon propos du jour et je vous souhaite une belle et bonne année de révolte, de conquête, d’amitié, d’amour et de belles découvertes aux quatre points cardinaux. Les belles images ayant le don de faire rêver, je vous en offre une… de bon cœur.

Photo maison « K »

 

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18novembre2019

Des livres dans lesquels j’ai trouvé du grain à moudre…

Posté par Paul dans la catégorie : l'alambic culturel; mes lectures.

C’est donc l’automne. Les feuilles tombent et la pluie et la neige aussi, c’est de saison ; les chroniques reviennent. La fréquence, je n’en sais trop rien. Les travaux extérieurs ralentissent sérieusement et cela me libère du temps, pour lire, beaucoup, pour écrire, un peu… Je vous propose une chronique lecture, en deux volets. Le premier, plutôt axé politique et écologie ; le second plutôt romans, même si chronologiquement, mes découvertes se mélangent un peu. Il m’arrive assez souvent de lire en parallèle un essai et un roman. Nous avons fait aussi un très beau voyage dans les Pouilles et dans les Abruzzes, mais ceci est une autre histoire qu’Oncle Paul vous contera aussi s’il est d’humeur. L’épisode du soulèvement populaire dans le Matese l’a fort intéressé.

 Belle découverte ces dernières semaines, avec le livre « Comment je suis devenue anarchiste » d’Isabelle Attard, coédition « Reporterre » & « Le Seuil ». Surprise d’autant plus importante que j’avais abordé cet ouvrage avec pas mal de réticences, en partie à cause de ma déception après avoir lu l’essai de Fred Vargas, « L’humanité en péril ».  Isabelle Attard a frappé à la bonne porte en évoquant la difficulté qu’il y a, dans le parler commun, à utiliser le terme « anarchiste » que les pouvoirs de droite comme de gauche ont réussi a trainer suffisamment dans la boue pour que son emploi dans une « discussion sérieuse » devienne problématique. Isabelle Attard, ex-députée EELV, s’en revendique et c’est tant mieux. Peut-être arrêtera-t-on enfin de tourner autour du pot et appellera-t-on « chat noir » ce qui en porte la couleur… Personnellement, j’aime bien le qualificatif « libertaire », mais celui-ci prête parfois à confusion, notamment avec son voisin linguistique « libertarien ». Les deux ont aussi peu de points communs que possible, à mes yeux… Alors, va pour anarchiste, même si Mme Michu est encore un peu effrayée par l’ombre du drapeau noir.

Beaucoup de bonnes choses dans le livre d’Isabelle Attard ; une belle synthèse par exemple des idées libertaires et de la façon dont elles ont été mises en pratique. Rien de nouveau, certes… Des choses que les « vieux de la vieille » du drapeau noir ont déjà lu et relu, mais présentées de façon telle qu’elles soient accessibles à ceux qui veulent bien prendre la peine de débrancher TF1, BFM, le Nouvel Obs… et autres médias de propagande, prendre la peine d’ôter les boules de cire que les marchands de sommeil leur ont mises dans les oreilles. Non, les anarchistes ne sont pas des terroristes, mais des gens qui ont des idées positives sur l’avenir du monde et qui ont payé le prix du sang pour essayer de les mettre en pratique face aux oppresseurs de toute origine. Non les anarchistes ne sont pas des assoiffés d’hémoglobine, des voyous ou des bandits comme l’ont proclamé d’une voix unanime les suppots du capital, privé ou étatique… Plongez-vous dans l’histoire des luttes ouvrières depuis un siècle ou deux et vous trouverez, comme j’en ai trouvé, un terreau fertile pour les fleurs que nous devons à tout prix faire pousser dans les années à venir. (Pff !… quand je pense qu’en lisant des phrases pareilles chez les autres, j’ai envie de changer de chaîne…). Je vous invite à lire, histoire de ne pas faire de copier-coller indigeste, les quelques lignes que j’ai déjà écrites, sur ce livre, sur le site de « Reporterre » ou celui du réseau « Babelio ». Je ne voudrais pas donner l’impression de radoter ! Pour conclure, temporairement, une petite citation s’impose ; celle-ci est extraite du paragraphe « Emanciper la personne par l’éducation ». Elle énonce des principes et des idées auxquelles, ancien pédago Freinet, je ne peux que souscrire :

Plus j’avance dans mes lectures, plus j’approfondis l’étude de la philosophie anarchiste et de ce qu’elle a apporté à l’humanité, plus je prends conscience de sa capacité à nous aider à construire une autre société. Cette société radicalement différente de celle dans laquelle nous vivons aujourd’hui dans nos pays occidentaux, dont l’économie est fondée, depuis plus de deux siècles, sur le capitalisme et l’individualisme. Pour parvenir à la naissance d’hommes et de femmes libres et égaux, il faut du temps. Un temps pour l’éducation, la formation, le développement d’un esprit critique et un temps pour la solidarité, le travail collectif. Et enfin, il faut prendre, lorsque cela est nécessaire, le temps de l’action, qu’il s’agisse de la désobéissance civile ou d’action directe. Pour vivre dans une société sans dieu ni maître, l’éducation est primordiale. Mais il ne s’agit pas de modeler le cerveau des futurs militants anarchistes comme dans des écoles d’endoctrinement politique ou militaire. Bien au contraire, l’objectif est de développer le questionnement, l’autonomie, l’esprit critique des futurs citoyens.

 Bravo à François Ruffin pour son dernier bouquin, « il est où le bonheur« . Je partage avec lui son analyse lucide et remarquable de l’écologie politique. Du côté des solutions proposées à la crise planétaire, j’adhère un peu moins à sa vision « parlementariste ». Mais bon, il est député aussi et c’est normal qu’il pense que cela sert à quelque chose. Par contre, je me demande ce qu’il fait encore dans la charrette insoumise avec un cocher aussi politicard et versatile que Mélenchon (au sujet de ce personnage, on peut relire ce qu’écrit Fabrice Nicolino dans son blog « planète sans visa » – j’adhère). Vivement que tous ces anciens trotskistes OCI relookés soient à la retraite ! Il ne lui reste plus qu’une sage décision à prendre, la même que sa collègue parlementaire Isabelle Attard : aller voir ailleurs, si l’on ne peut pas construire autre chose qu’une énième arche de Noë politicienne avec un « leader massimo » potentiel au gouvernail. On a vu ce que ce genre de tentative donnait en Grèce, en Espagne ou au Venezuela.  Ruffin devrait lire ou relire Bookchin, Kropotkine et Reclus. Heureusement, je ne m’arrête plus aux étiquettes et aux drapeaux et je trouve ce qu’il raconte sacrément en prise sur la réalité. Comparez son raisonnement avec la tentative malheureuse de plaidoyer pour l’écologie de la grande Fred Vargas (que j’estime beaucoup). On est certainement dans le même bateau, mais on n’occupe ni le même pont, ni la même cabine que les maîtres actuels du monde. Arrêtons les discours bisounours ; le colibri est un oiseau sympathique mais face à l’ampleur du désastre en cours et à venir, nous avons besoin de solutions plus radicales. Contrairement à ce que laissent penser les discours consensuels des environnementaliste, la lutte des classes est toujours bien présente et l’écologie ne présente qu’un intérêt limité si on ne prend pas la peine de lui accoler l’étiquette sociale (ou pourquoi pas « libertaire » ?!). Parmi les belles phrases notées dans cet ouvrage, celles-ci :

Car, en face, le pouvoir mène une offensive. Certes ils se convertissent en série, d’un Premier ministre lobbyiste d’Areva qui fait sa « rentrée en vert » à un président qui n’en disait rien dans son programme et qui assure aujourd’hui avec des trémolos : « j’ai changé ». Mais en même temps qu’ils s’en saisissent, en même temps, ils vident l’écologie de sa dissidence, la rendent inoffensive, remplissent ce signifiant d’insignifiance. Ils en font un mot creux, une petite chose étriquée, défensive, des mesurettes technico-fiscalistes, mais sans toucher à l’ordre, à l’ordre social, à l’ordre économique. Et même, je préviens, je prédis, je le devine : ils en feront une camisole de plus pour l’ordre. C’est sous-entendu, déjà, parfois : « vous revendiquez ? Vous osez ? Alors que la planète est à sauver ? Alors que nous devons affronter ce gigantesque danger ? » Ils feront passer, bientôt, l’exigence de justice pour un égoïsme. L’écologie se dégrade, dans leur bouche, en une nouvelle « escroquerie intellectuelle », une hypocrisie permettant de « reporter à plus tard toute volonté redistributive ». Et mieux, toujours mieux : au cri de « Tous ensemble », ils veulent nous faire embrasser nos tyrans.

Pour finir, il y a des propos que j’aurais aimé lire dans le bouquin de Ruffin, des choses que j’ai trouvées dans l’ouvrage d’Isabelle Attard. Je ne les ai pas croisées. Il y a aussi un credo en l’action parlementaire qui s’affiche à certains moments ; je ne le partage pas et je suis convaincu que les élections à répétition, telles qu’elles se déroulent actuellement, soient une perte de temps pour les combats multiples que nous avons à mener. Cela fait plus d’un siècle que les Anars le répètent et sur ce point, comme sur celui du virage pris, dès le début, par la Révolution russe, ils ont raison. Passons… Malgré ces quelques reproches, je trouve qu’il y a dans ce livre une énergie bienfaisante, un optimisme dynamisant, que nous serions bien obtus de bouder. Alors, la prochaine fois peut-être, le prochain livre ? Encore un pas de côté François ! En tout cas, le chemin suivi me parait le bon. Plus de pouvoir de décision à chacun, moins d’espérance en un quelconque sauveur suprême comme le proclame dans l’un de ses couplets, une certaine chanson intitulée « l’Internationale ». Quant aux anarchistes dont il est fort peu question dans cet ouvrage, il est vrai « qu’il n’y en a pas un sur cent, mais pourtant ils existent », comme nous dit Léo Ferré. Tant mieux. Cela fait un certain temps que je marche et je suis – il faut le dire – fatigué… D’autres compagnons.onnes de route sont les bienvenu.e.s.

 J’ai bien aimé aussi « L’égologie – écologie, individualisme et course au bonheur » écrit par Aude Vidal et que j’ai lu un peu plus anciennement. Les thèses mises en avant rejoignent celles de François Ruffin mais l’auteure concentre son attention sur ce courant de la pensée écologiste très axée sur le « développement personnel »… Tous ces gens (et ils sont nombreux) considérant qu’avant de changer le monde il faut se changer soi-même… Ce sont, par exemple, les disciples d’un Matthieu Ricard, qui propose de longues méditations aux banquiers pour qu’ils prennent conscience des méfaits de leur matérialisme et du pouvoir malfaisant de l’argent roi… Je caricature un peu (selon mon habitude) et le raisonnement d’Aude Vidal est plus subtil que le mien ! Faire ses achats dans une AMAP c’est bien (je le fais), privilégier le local, certes, manger bio (pourquoi pas), cultiver son potager, vivre en habitat partagé… Et après ? Devant la difficulté de conduire des luttes collectives d’une certaine ampleur, c’est difficile de donner à tous ces choix une dimension sociale, alors beaucoup se réfugient dans des solutions individualistes, sans s’apercevoir que ce qu’ils font c’est s’adapter à ce que la logique libérale attend d’eux. Face à la régression générale, la tentation est forte de faire l’autruche et de se réfugier dans les profondeurs de son nombril. Bien souvent, même le colibri en profite pour rester dans son nid douillet plutôt que de jouer au Canadair. Quant aux patrons des multinationales (du moins les plus intelligents ou ceux qui ont besoin de conserver leur personnel quelques années), ils sont prêts à accorder une séance de méditation quotidienne, histoire d’apporter un peu de bien-être aux employés qu’ils pressent comme des citrons. Les mouvements citoyens restent des fétus de paille s’ils n’articulent pas leurs luttes avec celles menées sur d’autres fronts. Seule l’ampleur d’un mouvement peut donner à réfléchir au pouvoir en place. Comme le fait remarquer François Ruffin, sans l’ampleur du mouvement social qui s’est développé dans les rues (grèves, manifestations) il est probable que le Front Populaire mis en place par les élections de 1936 n’aurait apporté au peuple que quelques réformes anecdotiques.

J’aurais aimé chroniquer aussi le dernier livre de David Dufresne, « Dernière sommation », mais je n’en suis pour l’instant qu’aux premières pages et je remets le compte-rendu à plus tard.

A part cela, le jour de la publication de cette chronique correspond à quelques jours près au douzième anniversaire de ce blog. Ce n’est pas parce que le tenancier de ce bastringue s’accorde parfois de longs congés de convenance que la bestiole est morte et enterrée. Voyons si l’agitation sera brève et futile ou un peu plus soutenue que ces derniers mois ! L’avenir le dira. Bon vent !

 

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11juin2019

Le jardin va bien… merci ! Et vous ?

Posté par Paul dans la catégorie : Notre nature à nous.

 Je réponds par avance à cette question que vous ne vous posez peut-être pas mais qui, pour moi, jardinier dans l’âme, est d’une importance primordiale. Le jardin va bien et demande beaucoup de travail au quotidien ce qui explique que je n’ai guère de temps à consacrer à mes activités écrites. Mais comme il y a beaucoup moins de changement dans mes opinions que dans le paysage de verdure qui nous entoure, ce manque d’assiduité est sans conséquence pour la planète. Un grand jardin c’est une source d’inquiétudes constante : aurons-nous assez d’eau avec la source pour faire front aux températures plutôt élevées annoncées par les gourous de Météo France ? Est-ce une année à limaces ou non ? Les rats taupiers vont-ils calmer un peu leur frénésie destructrice ? Face à ces interrogations, pas de réponse encore. Par contre, pour ce qui est des récoltes de fruits, on peut déjà prévoir que ce sera une petite année et que l’activité devrait être plutôt calme pour ce qui est des pêches, des prunes, des poires et des pommes… La météo agitée du printemps, avec ses alternances de fortes chaleurs et de gelées nocturnes a fait son travail d’éclaircissage sur les arbres. Une fois encore, la végétation a démarré trop tôt et a subi des dégâts sérieux au mois d’Avril. Par chance, ce n’est pas notre gagne-pain et on fera avec. Posséder par exemple une demi-douzaine de pommiers et acheter des pommes, ce ne sera pas la première fois. Des jours comme aujourd’hui, je ne sais pas si l’on peut parler de réchauffement climatique, mais par contre côté « bordel climatique » on n’est pas déçus. Trois semaines sans une goutte d’eau, suivies par trois semaines d’intempéries et des amplitudes thermiques quotidiennes supérieures à 20° : situation difficile pour certains végétaux.

 Pour réguler l’hygrométrie, cette année on a investi une fois de plus dans les cuves de stockage. Le centre de notre petit parc ressemble bientôt aux raffineries de Feyzin, sauf que là c’est de l’eau de source et pas du pétrole brut polluant…, sauf si l’on intègre le fait que nos cuves de 1000 litres sont en plastique, issu du… Bref, je m’active au jardin plus qu’au clavier. Ils me font marrer, tous ces permaculteurs qui baratinent le beau monde en expliquant que la permaculture c’est l’art de regarder bosser la nature, les mains dans les poches… Il y a d’autres arguments plus intelligents et surtout plus réalistes pour défendre cet ensemble de façons culturales (et culturelles) qui ne sont finalement qu’une habile synthèse de tout ce qui se pratique, un peu de partout, et depuis pas mal de temps. Je suis un peu méchant, sur ce coup-là, mais j’ai horreur des modes et j’hallucine quand je vois l’espace « bio » entièrement squatté par la permaculture, ou l’espace « pédagogie » monopolisé par les adeptes de Maria Montessori (laquelle doit s’agiter dans sa tombe si elle découvre le marketing qui s’est emparé de ses travaux). Moi, Monsieur, j’ai mis mes enfants à l’école Montessori et je dois me dépêcher d’aller « permacultiver » mon jardin car à 11 h j’ai mon cours de développement personnel avec un authentique Yogi cévenol…
Ce petit paragraphe juste pour vous montrer que je conserve la niaque et que la contemplation de mes bébés haricots ne me rend pas complètement gaga.

 Alors, quoi de neuf dans ce potager 2019 ? Eh bien plein de choses, ainsi qu’en témoignent les photos illustrant ce billet (photos prises par ma photographe préférée, lui servant à illustrer son propre blog – photos que je pille sans vergogne histoire de vous épater). Je continue à construire et à réparer mes bacs de culture. Je prévois ainsi mon activité jardinage pour les décennies à venir, quand je ne pourrai plus guère me baisser. Tous les nouveaux bacs que je construis sont protégés vers le bas par un grillage à mailles fines et je m’en félicite, les premières constructions servant trop souvent de refuge à ces maudits campagnols, tristement nommés rats taupiers, aussi sournois qu’intelligents. Leur véganisme acharné provoque les pires dégâts dans les cultures. Dans les années à venir, je vais faire l’effort de vider mes premières réalisations et de les protéger également. Si je compte uniquement sur le « rétablissement des équilibres écologiques qui ne va pas manquer de survenir » (selon les gourous de l’écologie potagère) je risque d’attendre quelques longues années, d’autant que mon jardin sert de réserve à tous les rongeurs qui fuient les champs de maïs voisins… Le remplissage de ces bacs est fait selon les préceptes servant à construire les buttes auto fertiles. Le fond est couvert par une épaisse couche de bois mort, puis de la bonne terre, du compost… Le sol de surface est seulement griffé de temps à autres et constamment couvert de paille ou de résidus de récolte, histoire d’alimenter une vie bactériologique foisonnante dans le sol. Comme je ne suis pas un écolo passéiste, je me tiens au courant de l’évolution des recherches et les techniques du maraichage sur sol vivant (MSV dit-on) me passionnent. Dans ces micro espaces de culture (4 à 5 m2), je mélange de nombreuses sortes de légumes de façon à optimiser l’utilisation de la surface et d’avoir tout le temps un sol couvert de végétation. Enfin, j’essaie.

 Je conserve la gestion traditionnelle du jardin, en planches d’un mètre de large, pour les pommes de terre, les haricots, les petits pois et toutes les cultures qui demandent de l’espace et quelques interventions mécaniques régulières. J’ai institutionnalisé quelques dispositifs expérimentaux comme « la maison des courges » construite avec du bambou. Comme je l’ai dit dans une précédente chronique, ces planches là sont encore travaillées, à la motobineuse, une fois par an pour décompacter un sol dont la structure évolue peu à peu, mais pas aussi vite que dans les bouquins. Hors les bacs qui respectent cette méthodologie, je n’ai pas encore construit de buttes dans le reste du potager, car je ne suis pas encore convaincu de leur intérêt compte-tenu de la nature de mon sol. Je ferai sans doute quelques expérimentations dans les années à venir. Je fais seulement une exception pour les fraisiers qui sont plantés au sommet d’un léger promontoire. Je maitrise de mieux en mieux l’art du compostage en tas et ma production augmente d’année en année. Cela me permet d’acheter de moins en moins de terreau et ce n’est pas plus mal. Les fleurs sont elles aussi disposées dans des massifs classiques, mais je réalise mes mélanges avec plus d’habileté qu’autrefois : je ne mets plus les fleurs les plus hautes au premier plan et les bordures juste derrière. La nature m’aide bien dans mon boulot et je laisse les arrangements se faire tout seuls aussi. J’ai de plus en plus de coquelourdes, de lupins, d’onagres, de bleuets… qui poussent où bon leur semble.

Du côté des arbres j’ai toujours de désagréables surprises : je perds chaque année des plantes. Les causes sont multiples : composition du sol (je ne plante plus de châtaigniers), caprices de la météo (gel tardif ou sécheresse) ou héritage du passé : comme je l’ai expliqué dans une ancienne chronique, mon parc est planté sur un terrain qui a servi de support de culture à du maïs pendant une trentaine d’années, et le sous-sol, 20 ans après, est sans doute surchargé de résidus de désherbants spécifiques. On ne se débarrasse malheureusement pas de l’atrazine stockée dans l’argile seulement en faisant des prières… Arrivés à une certaine profondeur, après quelques années de croissance, les jeunes arbres sont confrontés à des empoisonnements progressifs que les périodes de sécheresse n’arrangent pas. Alors on coupe, on replante, et on espère qu’au fil des ans les problèmes vont s’estomper. Dans les zones ou le sol est plus perméable, les agents chimiques migrent dans les nappes phréatiques, puis dans votre système digestif, et ça se passe mieux pour les arbres !

 Comme tout jardinier, je suis parfois découragé, d’autant que le travail se déroule selon un cycle immuable : faire, défaire et refaire. Les mois de mai et de juin sont toutefois galvanisants car la nature se met sur son trente et un. Chaque année le couvert végétal progresse et le fond de notre « champ de maïs » ressemble à une petite forêt ; la petite mare est bien vivante et le potager produit sans doute chaque année un peu plus. Alors que demande le peuple ? Des visiteurs qui viennent, admirent, profitent, font trois petits tours et puis reviennent un autre jour. Comme au cinéma, chaque semaine la programmation change. Les Weigélias s’endorment, pas grave, les cornouillers prennent la relève. A quand votre tour ? Le ticket d’entrée est gratuit. Je serais malhonnête si je ne précisais pas, pour conclure, que nous devons aussi le résultat obtenu cette année à l’aide attentive de trois joyeux volontaires : Enrico, Kristen et David, venus d’Italie, pour le premier, et du Canada pour les deux derniers. Kristen et David ont passé tout le mois de mai chez nous et leur empreinte dans le parc est bien visible ! Portez vous bien et soignez votre teint de jeune fille…

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18avril2019

Si ça se trouve, c’est Victor qui a foutu le feu !

Posté par Paul dans la catégorie : Humeur du jour; philosophie à deux balles.

 Juste avant de se barrer à Guernesey. Il paraît que « Notre Dame de Paris » est en tête des ventes chez « Aime la Zone ». Ce vieux briscard était capable de tout pour faire parler de lui. De là à ce que son « corps spirituel » ait commis cette mauvaise action ! Personne ne s’est posé la question ; moi si. Comme le pense notre bon ministre éborgneur (par intérim), il faut voir le « terrorisme » partout. En ce qui me concerne, je regrette les charpentes ; j’adore les charpentes et celle de ce bâtiment était l’une des rares en Europe à ne pas avoir été remaniée. Heureusement que nous avons quelques milliardaires de bon cœur qui ont des surplus à éliminer, ou plutôt des impôts à réduire comme peau de chagrin. Notez qu’autrefois on achetait des indulgences pour se caser au paradis des bons croyants. Maintenant on commence à placer l’argent des indulgences dans les paradis fiscaux, puis après, mais après seulement, on en redonne à l’église. Un seul adjectif me vient pour qualifier cette « collecte » déjà créditée d’un milliard d’euros : indécent. Pourquoi ? Simplement parce qu’à un moment de notre histoire où l’on clame haut et fort qu’il est ruineux de verser des allocations sociales, de faire fonctionner décemment hôpitaux et écoles, de revaloriser les pensions, de maintenir en état divers réseaux importants pour la collectivité : voies ferrées, réseau électrique, téléphone… on trouve cependant une fortune sous le sabot d’un cheval pour restaurer le patrimoine. Cela me fait enrager. Il faut noter d’ailleurs que « grâce » au système des remises d’impôt, c’est en réalité l’Etat et donc l’ensemble des contribuables qui paieront la facture. C’est facile à comprendre : 100 euros de dons, c’est 90 euros de rentrée fiscale en moins pour l’Etat. Notre cher Edouard a d’ailleurs annoncé que le système allait être encore assoupli…

Puisque c’est l’Etat qui va payer, de toute manière, j’ai une autre solution, moi, pour trouver des fonds afin de restaurer notre chef d’œuvre parisien en péril : que l’on prélève les sommes nécessaires sur le budget de la Défense… Une bonne reconversion pour nos militaires d’opérette privés de gadgets sophistiqués. Ils serviront de manœuvres spécialisés en attendant qu’on leur trouve d’autres travaux utiles à accomplir. Et puis ce n’est pas la première fois dans l’histoire que le sabre et le goupillon font un mariage de raison ! Quelques « Rafales » en moins dans le ciel et le haut lieu parisien du tourisme aura à nouveau une toiture à la hauteur de sa réputation. La reconversion du personnel sera un peu plus longue à opérer, mais la notion de « marche forcée » n’est pas inconnue des militaires que je sache ! Quant aux dons généreux de nos milliardaires, je pense qu’ils seront utiles pour mener à bon terme quelques améliorations sociales et nos braves « gilets jaunes » verront un certain nombre de leurs revendications satisfaites. En ce qui concerne les généreux donateurs, j’estime tout à fait possible de leur presser un peu plus le citron. Ils ont des réserves aux « paradis » ! Les dépenses militaires au plus bas et le bonheur social à l’horizon. Qu’en penses-tu Victor ?

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25mars2019

Propos vélosophiques peu amènes d’un cyclo-jardinier à assistance électrique

Posté par Paul dans la catégorie : au jour le jour...; chroniquettes vaseuses.

a poor lonesome cowboy…

Ainsi donc, délaissant un tantinet le cheminement pédestre, nous faisons du vélo. Faisant fi de toute considération écologique respectable, nous faisons du vélo à assistance électrique. Pas étonnant de la part d’un mec qui a toujours préféré la motobineuse aux charmes de la grelinette… Mon procès ne s’ouvrant pas ce jour, je n’ai point requis les services d’un avocat de la défense, mais je vous dirais quand même qu’étant donné mon âge avancé, mon insuffisance de pratique de la bicyclette à propulsion exclusivement musculaire, et l’état de décrépitude de mon dos de jardinier exubérant, c’était ça ou le fauteuil devant la télé. Et la télé, ma bonne dame, ça fait grossir, la télé : trop de mauvaises émissions c’est pas mieux qu’un excès de sucre ou de graisse. Ce n’est pas le cholestérol qui menace dans ce cas là mais l’affadissement mental. Cette maladie fait déjà suffisamment de mal comme ça ; pas besoin de nouveaux cas ! Plus la télé est allumée, plus le spectateur croit les journalistes et plus il avale de propagande. J’en connais quelques uns même qui pensent faire partie de la « start-up nation » de Missié le Prince. C’est dire ! A ce stade là, c’est comme le staphylocoque doré, plus de remède possible. Revenons à nos deux roues.

piège à cycliste rêveur…

Pédaler, c’est comme désherber les carottes, ça purge le cerveau et ça aide à réfléchir, donc c’est mieux que le 20h. Cela ne figure pas dans les enseignements du Bouddha et c’est dommage. D’habitude la réflexion s’interrompt dans les montées un peu raides ; avec l’assistance électrique, on conserve toute l’énergie dans ses neurones jusqu’à 10/15 % de pente au moins. La seule différence importante avec la marche à pied c’est que le « risque technologique » doit être pris en considération. Par exemple, sur les pistes cyclables, les bâtisseurs ont une désagréable tendance à mettre des barrières en quinconce. C’est terrible à franchir lorsqu’on va à la vitesse de la lumière. Certes, l’intention est louable : il s’agit d’empêcher les zotomobilistes de les utiliser comme piste d’entrainement ou comme lieu de stationnement. Ça emmerde aussi les quads et ça, j’avoue, c’est le bonheur. Je hais les quads ; je suis en train d’étudier la manière dont les forces d’occupation nazies ont aménagé les plages de Normandie et de Provence contre le débarquement des engins amphibies pour reproduire les mêmes dispositifs dans nos chemins forestiers… Ah ah ah ! Le quad empalé ou projeté au sommet d’un peuplier par une catapulte habilement dissimulée sous les feuillages… Restons calme, on va me reprocher d’inciter à la haine raciale. Tout cela pour vous dire qu’il faut quand même que le pilote conserve quelques branchements disponibles pour éviter le décollage trop brutal et l’atterrissage peu distingué qui pourraient nuire à l’équilibre mental du conducteur passager.

L’idée de départ c’était de longer le Rhône…

Quand j’ai le temps de réfléchir, et d’observer ce qui se passe autour de moi, j’ai une tendance incontrôlable à râler. Vous en avez eu un exemple dans le paragraphe précédent. En vélo, les fesses sur la selle, ça ne change pas : ma batterie se décharge progressivement mais c’est tout le contraire pour ma sacoche à bêtise. Il faut que je vous raconte tout ça : je sais que vous adorez les critiques acerbes ! Histoire de s’échauffer, on va parler un peu de la célèbre Via Rhona qui passe non loin de chez nous. Je n’habite pas au bord du Rhône, mais il se trouve que suite à un coup de baguette magique départemental, il se trouve que le tracé a été modifié en fin de réalisation pour répondre aux requêtes de deux municipalités qui proposaient trois solutions pour bénéficier de cette manne touristique (encore peu abondante). La première suggestion c’était de détourner le Rhône qui passe (ô rage, ô désespoir) à quelques encablures des deux mairies concernées ; la seconde c’était de déplacer les villages pour les placer le long du fleuve ; et la troisième, enfin, de détourner la piste cyclable. Etant donné les budgets limités disponibles en Rhône Alpes à l’époque, figurez-vous que c’est l’idée numéro 3 qui a été choisie par nos décideurs… Petit détail amusant c’est dans la traversée de l’une de ces communes relocalisées en bordure du fleuve à deux roues, que l’itinéraire de la susdite Via Rhona est le moins intéressant, et sans doute le plus dangereux… Sans parler de cette longue ligne droite souvent ornée de panneaux « danger, chasse en cours, tir à balles », inscription plaisante en dessous de laquelle l’envie m’a démangé à plusieurs reprises de rajouter « lâcher de cyclistes vivants »…

Bon sang mais… c’est la tour de l’horloge à Crémieu !

En toute objectivité, et grognements mis à part, il faut reconnaître que cet itinéraire, le long du Rhône, (en partie) réservé aux vélos a bien des aspects sympas. Depuis deux ou trois ans, nous arpentons la section qui navigue entre Belley (direction Genève) et Lagnieu (direction Lyon). Depuis que nous sommes subventionnés directement par notre fournisseur d’électricité (verte) cette tendance s’est encore accentuée. Nous essayons d’emprunter un bout de piste cyclable chaque fois que nous décidons d’un itinéraire, si possible en boucle. Figurez vous que je peux déjà vous communiquer quelques observations judicieuses faites ces derniers mois et me permettre de vous donner de modestes conseils.

C’est le printemps ; admirez la beauté de ce jaune…

Une première remarque concerne le calendrier : mieux vaut éviter le dimanche si l’on veut faire un parcours un peu long sans avoir à freiner ou à klaxonner tous les cinquante mètres. Ce jour-là, la Via Rhona est largement utilisée par les piétons, pousseurs de poussettes et contemplateurs de smartphone. Parenthèse sociologique sur la vie de famille. Beaucoup d’adultes que l’on croise au cours de leur déambulation sont accompagnés de smartphones, de chiens, de poussettes ou de trottinettes ou de bambins à pied (rare)… En observant leur comportement, on peut en déduire que ce sont en premier lieu leur téléphone qu’ils emmènent prendre l’air ; en second lieu leur chien et pour finir, faute de mieux, leurs enfants ou petits-enfants. Figurez-vous que si la personne que l’on croise parle à haute voix, c’est dans 70 % des cas à son blablaphone, dans 20 % des cas à son chien-chien… Oui-oui, je vous laisse calculer tout seul le pourcentage de malades mentaux ou de babas cools attardés qui s’adressent à leur progéniture. J’ai vu l’autre jour sur l’étrange lucarne une Madame spécialiste de la petite enfance parler du nombre de mots acquis par les chérubins lorsqu’ils sont confrontés à l’apprentissage de la lecture. Il paraît que plus le vocabulaire oral est important, moins la confrontation sera sanguinaire. Cette éminente spécialiste avançait un nombre supérieur à mille mots, pour être à l’aise, et constatait, avec tristesse, que dans beaucoup de cas, les enfants qui abordent la lecture n’en possèdent que deux ou trois petites centaines… Mais que fait donc la télévision ?

Les montures au parking, les patrons au restau…

Une seconde remarque, plus « touristique », concerne la beauté des tronçons que nous avons arpentés. Le plus joli est, sans trop de concurrence, l’antenne de la Via Rhona qui permet de se rendre dans la charmante bourgade médiévale de Crémieu. Le cheminement choisi par nos bienfaiteurs départementaux est super agréable : pente régulière, jolis ouvrages genre viaducs, ou tracés en talus à flanc de coteau… Ce qui me fait un peu mal au cœur c’est que ce tronçon de piste cyclable emprunte tout simplement l’ancien tracé de la voie des Chemins de fer de l’Est de Lyon. Ça peut être un itinéraire de qualité mon neveu ! Rien de tel qu’une ancienne voie ferrée pour faire passer une « voie verte ». Au train où ça va d’ailleurs, la France va être quadrillée de pistes cyclables, vu le nombre de lignes ferroviaires qui ont ou qui vont passer de vie à trépas. Il suffit d’enlever les rails comme ça on est bien certain que pas un illuminé ne voudra y faire à nouveau circuler un train un de ces quatre. Bref, pour un grand amateur de transport ferroviaire, comme moi, ça console sans consoler…

Nous voilà puissamment motivés pour aller rouler ailleurs, dans quelques semaines. Nous avons des vues sur les voies vertes qui longent les canaux de Bourgogne et du Nivernais. Nous vous tiendrons au courant de cette escapade au pays des vignobles, des clochers romans et de la navigation fluviale… Les canaux aussi c’est intéressant en matière d’horizontalité. Ça nous permettra ensuite d’envisager sereinement les grands cols des Alpes quand les poules auront des dents !

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13mars2019

Portrait de Patrick Geddes, géographe, biologiste, écologiste, urbaniste et anarchiste…

Posté par Paul dans la catégorie : Philosophes, trublions, agitateurs et agitatrices du bon vieux temps.

 Contrairement à ce qu’enseigne trop souvent l’histoire officielle, à la fin du XIXème siècle, tous les anarchistes ne sont pas occupés à poser des bombes ou à assassiner des chefs d’état… Il en est certains qui s’adonnent à des activités plus calmes, mais tout aussi révolutionnaires dans leur domaine. Prenons par l’exemple la liste des géographes qui se revendiquent du drapeau noir ; ils sont assez nombreux… Je pense à Elisée Reclus, Pierre Kropotkine, Patrick Geddes, Charles Perron, Léon Metchnikoff, Mikhail Dragomanov… et j’en oublie sans doute. Les deux premiers sont connus, le second surtout pour ses écrits politiques… J’ai déjà eu l’occasion de vous dire tout le bien que je pense d’Elisée Reclus dont les travaux ont été largement remis à l’honneur depuis quelques dizaines d’années. Il en est un autre, personnage pittoresque lui aussi, dont j’aimerais vous parler aujourd’hui : il s’agit de Patrick Geddes, un géographe d’origine écossaise, connu dans un petit milieu de spécialistes, mais en partie oublié du public, notamment dans notre pays. Les sources documentaires en anglais sont abondantes mais ce n’est pas le cas en français, bien que Geddes ait fréquemment séjourné en France. Ses travaux touchent à divers domaines puisqu’il fut à la fois biologiste, sociologue, géographe et urbaniste. Comme Reclus, lui aussi a de nouveau droit de cité dans les travaux de chercheurs contemporains (il faudra un jour que l’on s’interroge sur ce phénomène, qui n’a rien de comparable à une « mode » !). Dans leurs divers écrits, par exemple, Kenneth White, fondateur de la géopoétique, José Cornuault, essayiste, ou Frederico Ferretti, enseignant chercheur en géographie, font souvent référence à son œuvre.

 Patrick Geddes a soulevé, de son vivant, des problèmes, comme celui de l’indépendance de son pays natal, l’Ecosse, ou celui de l’aménagement des grandes cités, qui sont tout à fait d’actualité. Je pense entre autres au référendum qui a eu lieu en 2014… Le « oui » n’était pas loin de l’emporter car nombreux sont les Ecossais qui souhaitent se séparer de la Grande Bretagne. Cet homme à l’imagination fertile fut également un collaborateur occasionnel d’Elisée Reclus, notamment lorsque ce dernier voulut se lancer dans la construction d’un globe terrestre de dimension colossale pour permettre à ses concitoyens d’avoir une meilleure approche de la dimension des continents et surtout du relief montagneux. Anarchiste, Patrick Geddes l’a été pendant de longues années, même s’il s’est éloigné de ses orientations politiques à la fin de sa vie. « Sur la route de la liberté, nous trouvons le drapeau rouge du Socialisme et le drapeau noir de l’Anarchisme, symboles des tendances contrastées qui existent en nous. Et en miroir de ces symboles, le développement de l’immense richesse, mais aussi de la grande pauvreté ». Il partage avec Reclus une conviction profonde sur l’importance de l’éducation, notamment pour les adultes, et une méfiance, justifiée à mes yeux, sur la spécialisation outrancière des recherches scientifiques. Ces positions « ouvertes » le conduisent à s’opposer à nombre de ses collègues universitaires. « C’est en faisant que l’on apprend » considère-t-il et ce principe explique sans doute le grand nombre de domaines auxquels il va s’intéresser, et la vie aventureuse qui va être la sienne.

Patrick Geddes et ses étudiants à Bombay

Patrick Geddes naît le 2 octobre 1854 à Balater dans le comté d’Aberdeen en Ecosse. Dès l’enfance, il témoigne d’un grand intérêt pour tout ce qui touche à la nature : « j’ai grandi dans un jardin » dira-t-il plus tard. L’éducation qu’il reçoit encourage son goût pour l’aventure. Il est scolarisé au sein de la « Free Church of Scotland » – une institution qui professe des idées plutôt libérales. Il fait de brillantes études secondaires et universitaires, même s’il formule très rapidement des critiques acerbes à l’égard des différents systèmes éducatifs qu’il côtoie par la suite. Il a pour professeurs quelques célébrités de l’époque dont Charles Darwin et Thomas Huxley. Il soutient brillamment sa thèse en zoologie à l’université de la Sorbonne à Paris. C’est à cette époque qu’il sympathise avec les idées libertaires, après avoir lu, entre autres, les écrits de Pierre Kropotkine. De retour en Ecosse, il débute une carrière d’enseignant à l’université d’Edimbourg, de 1880 à 1888 et se marie avec Anna Morton. Il crée une université d’été ouverte à des étudiants provenant de divers horizons et invite les savants avec lesquels il est en relation à venir y donner des cours (Elisée Reclus, entre autres, répondra à cette invitation). Sa carrière se poursuit à Dundee, où il occupe une chaire de botanique cette fois, jusqu’en 1919. Finalement il part pour Bombay en Inde où il occupe un poste d’enseignant dans le domaine de la sociologie. Mais ce parcours atypique est loin d’occuper tout son temps et ses centres d’intérêt personnels le conduisent à entretenir des rapports d’amitiés avec de nombreuses personnalités et à se lancer dans de multiples projets. Son réseau de relation est étendu, de ses professeurs tout d’abord à d’autres personnages importants de l’époque : Lewis Mumford, John Dewey, Albert Einstein, Pierre Kropotkine, Mahatma Gandhi, Rabindranath Tragore, Henri Bergson, Elisée et Paul Reclus…

 Lors de son séjour prolongé à Dundee il développe et met en pratique ses idées sur l’urbanisme ; l’une de ses convictions, novatrice pour l’époque, étant qu’il faut associer le plus possible les utilisateurs, les citoyens, à la gestion, à l’entretien et à l’administration de leur cadre de vie. Le développement urbain doit être accompagné d’un souci constant de respect de la nature. Il préconise le maintien d’espaces verts importants lors de la construction, et valorise la présence de jardins botaniques et potagers urbains. Ces réalisations doivent favoriser le maintien et l’observation de la biodiversité, ainsi que permettre d’approcher de l’autosuffisance alimentaire pour les nouveaux citadins… Tout cela ne vous rappelle-t-il pas quelque chose ? On peut facilement établir des liens entre les travaux anciens de Geddes et les écrits contemporains de Murray Bookchin sur le municipalisme libertaire, même si la dimension politique est beaucoup plus approfondie chez Bookchin. Ce travail sur l’urbanisme deviendra l’une de ses préoccupations principales à la fin de sa vie et il sera à l’origine de travaux d’aménagement à Edimbourg puis à Jérusalem et à Tel Aviv en Palestine plus tard dans sa vie.

 Patrick Geddes va également œuvrer pour une reconnaissance de la culture et de la nation écossaises et s’impliquer dans la rédaction de plusieurs revues. Parallèlement à son travail à Dundee il assure également des cours à l’University College de Dublin, et il est très impressionné par la vigueur du nationalisme irlandais et de la culture celte. Il souhaite enclencher le même dynamisme en Ecosse et pense que pour que ce phénomène dure, il est essentiel de mettre en avant la culture de son pays natal. On peut s’étonner de cette cohabitation entre l’idée nationaliste et le rejet de l’état et des frontières chez les anarchistes. Mais, aux yeux des géographes libertaires, l’Etat et la Nation ne représentent pas la même chose. Le signifiant du mot « Nation » n’est guère comparable à sa définition classique… « Les géographes anarchistes ne reconnaissaient pas l’État, mais ils considéraient la nation, dans le sens à la fois culturel et géographique, comme un objet sur lequel ils pouvaient travailler à « plusieurs échelles ». (citation extraite d’un texte de Frederico Ferretti au sujet de Geddes). « Le savoir national était présenté ici, non pas comme un enjeu chauviniste ou économico-fiscal (du genre « gardons notre argent pour nous »), mais plutôt comme une amélioration collective et publique de la communauté nationale, insérée pacifiquement dans une plus vaste communauté universelle qu’elle se doit de connaître à travers la géographie. » (idem)

 Geddes entretient une correspondance suivie avec Reclus et s’enthousiasme pour le projet de globe que le géographe souhaite construire à l’occasion de l’exposition universelle de Paris en 1900. En résonance avec ce projet, il rachète et il fait aménager à Edimbourg une tour observatoire (l’Outlook tower) qui se veut à la fois Musée, lieu d’expositions géographiques, laboratoire de sociologie. L’édifice est inauguré en 1892. Geddes espère permettre à ses concitoyens de mieux connaître, grâce à l’observation, la ville et sa région. Il souhaite également promouvoir la géographie et amener les personnalités du monde entier à s’intéresser à l’Ecosse. Dans son ouvrage intitulé « cities in evolution » voici comment l’universitaire parle de sa tour : « Ses six étages superposés représentent dans leur empilement comme une série de cercles concentriques dont les destinations vont en se rétrécissant, depuis le rez-de-chaussée, consacré au monde entier, ou le premier étage, attribué à l’Europe, jusqu’au cinquième étage, réservé à la cité même, surmonté d’une terrasse et d’une chambre obscure qui projette sur un écran tabulaire la perspective animée de ce centre régional de l’étude mondiale. » Lorsque les visiteurs sont guidés par le concepteur en personne, la découverte du lieu est passionnante ; lorsqu’il est absent, il semble que le lieu perde une bonne partie de son intérêt ! Voici ce que déclarent les premiers visiteurs. On se rend compte à quel point ce projet est fortement imprégné des idées de son concepteur. Le problème c’est que la vie agitée de Geddes l’amène à se déplacer en de nombreux autres lieux ! Données assez peu connues, Geddes va construire deux autres « outlook tower » en France. L’une au collège des Ecosssais à Montpellier en 1924 ; la seconde à Domme en Dordogne sera achevée par le neveu d’Elisée Reclus, Paul, après le décès de son ami. Quant au projet de globe, il sera abandonné en cours de route faute du financement nécessaire. Si vous souhaitez approfondir cette histoire de l’Outlook tower, je vous invite à lire une interview de Patrick Geddes publiée à l’origine dans la revue politique et parlementaire en avril 1910 et reproduite sur le blog « la vie quotidienne à Roscoff ».

Un autre projet conçu par Patrick Geddes pour Edimbourg. Celui-ci ne sortira jamais des cartons.

 L’évocation, certes rapide, de la vie de ce singulier chercheur, ne serait pas complète si l’on n’évoque pas le combat qu’il a mené pour l’égalité des droits entre femme et homme ainsi que ses convictions pacifistes.
« Pour Geddes, les femmes ont un rôle primordial dans la transmission des idéaux culturels, et des traditions dont elles sont en quelque sorte les gardiennes. Cette conception est radicale en ce sens qu’elle reconnaît enfin la femme comme l’égale de l’homme, mais conservatrice parce qu’elle accepte le rôle traditionnel de la femme dans la famille. » (citation extraite d’un texte de Tom Steele – autre source documentaire importante utilisée pour rédiger ce billet). Le combat des suffragettes ne présente par contre guère d’intérêt à ses yeux. Les raisons « biologiques » qu’il avance pour expliquer son désintérêt paraissent plutôt désuètes en ce début de XXIème siècle. Mais il fait preuve par contre d’une certaine lucidité quant à la possible transition vers le socialisme par le biais du vote. Il n’est pas le seul à réclamer pour les femmes des droits d’une toute autre importance que le fait de déléguer son pouvoir en mettant périodiquement un bulletin dans une urne. Ce combat est aussi celui de militantes anarcha-féministes comme Voltairine de Cleyre ou Emma Goldman. Précisons que le public sera très choqué par le livre qu’il consacre à cette question : « The evolution of Sex ». N’oublions pas que nous sommes en pleine période victorienne, en Grande Bretagne, lorsqu’il le publie… !

Collège des Ecossais à Montpellier

Patrick Geddes meurt le 17 avril 1932, à Montpellier. Les Français l’ont oublié mais il reste présent dans la mémoire collective de nombreux autres pays. Ses liens avec le mouvement sioniste, dans la dernière période de sa vie, lui ont valu quelques détracteurs. Mais il n’était pas homme à s’arrêter à de telles considérations… Le fait qu’il ait été l’un des urbanistes concepteur de la ville de Tel Aviv, ne signifie nullement qu’il aurait accepté le comportement impérialiste et colonisateur de l’Etat d’Israël après la seconde guerre mondiale. Il s’agit là d’un chercheur dont les travaux ont une importance exceptionnelle, tant ses idées étaient innovantes. Espérons qu’une attention croissante lui sera consacrée par ceux qui s’intéressent à l’urbanisme et à l’écologie (entre autres sujets !).
Pour finir, je vous propose de méditer sur ces belles paroles :

 « C’est par les feuilles que nous vivons. Certains ont l’idée étrange que ce serait la monnaie qui les fait vivre. Ils croient que l’énergie est générée par la circulation de l’argent. Alors que le monde est essentiellement une gigantesque colonie de feuillage, se développant et formant non seulement une masse minérale mais une véritable terre de feuilles. Ce n’est pas le tintement des pièces qui nous fait vivre mais bel et bien la plénitude de nos moissons. »

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28février2019

Je ne suis (vraiment) pas un mec sérieux (*)

Posté par Paul dans la catégorie : au jour le jour...; Notre nature à nous.

Les planches cultivées plus tard restent couvertes.

La tête et les bras dans le jardin, les jambes sur le vélo… Voici le résultat de toutes ces belles journées lumineuses que nous avons eues en février. Je ne sais pas si c’est bien pour la planète, mais c’est bon pour mon moral. En plus je ne respecte ni les bonnes vieilles règles de la sagesse populaire ni les enseignements rigoureux de ma mythique grand-mère lituanienne… J’ai commencé à semer, planter, en sachant très bien que l’habit ne fait pas le moine, qu’un printemps précoce ne met pas à l’abri des gelées tardives, qu’en matière de jardinage il ne faut pas aller plus vite que la musique… et patin couffin ! Que faire alors qu’il est trop tôt pour se lancer dans d’ambitieux projets ? Des choses simples comme nettoyer le potager. Mieux vaut, en fin d’hiver, enlever la couverture végétale de protection sur les parcelles qui vont être cultivées en premier. Si le sol est suffisamment sec on peut aussi commencer à le travailler en choisissant un outil adapté à ses convictions et à la superficie. Pour ma part j’utilise encore fréquemment la motobineuse plutôt que la grelinette. Je crois que je vais recevoir mon premier point noir de la chronique ! Ma terre est riche et profonde et une agitation raisonnable de la couche superficielle ne crée pas vraiment de problème. Il suffit de ne pas faire tourner les fraises à la vitesse d’un mixer de cuisine et de limiter à un passage ou deux par an ce genre de travail. Inutile aussi d’aller chercher trop profond une terre qui ne présente guère d’intérêt.

tamisage du compost pour apport dans la serre

On peut procéder aussi à quelques épandages de compost et surtout s’occuper de celui qui est en cours de fabrication. Printemps et automne sont deux saisons importantes pour cela. On trouve de nombreux déchets végétaux sur le terrain, des fanes de haricots aux tiges de courgettes en passant par les précieuses feuilles mortes et les premiers seaux de plantes provenant du désherbage. Quant au compost ancien, s’il est à peu près mûr, il est temps de le brasser un peu, de le tamiser pour avoir matière à apporter aux premières cultures. J’utilise la même technique que pour les yaourts : le résidu de tamisage rejoint le nouveau tas en formation et sert de ferment. Je suis très content de ce système même s’il est une nouvelle occasion de s’abimer le dos. Je rêve d’un tamis circulaire à moteur (ça existe, mais ça va sûrement me coûter un second point noir !) pour systématiser ce genre de pratique. La solution écolo est indubitablement coopérative. Ce genre de matériel, tondeuse, hache-paille, tamis, motobineuse, houe maraichère… peut être facilement acheté en commun. Vive les CUMA de jardiniers !

élevage en batterie de batavias

Ce qu’il y a de bien c’est qu’on est en avance sur le programme de saison, alors on peut prendre tout son temps pour bien observer autour de soi. La brouette que l’on pousse peut très bien être posée le temps que j’aille surveiller la poussée des jonquilles tardives. Et puis, le soleil est là : comment résister au plaisir de donner quelques bons coups de pioche en se positionnant habilement pour que le soleil chauffe doucement le pauvre dos qui souffre ? Impossible… Pour moi l’appel du dehors est irrésistible et je dois pallier le manque de lumens que m’ont imposé les grisailles hivernales. Même tôt le matin, il fait déjà chaud dans ma serre… Alors il faut bichonner les salades : les arroser, les recoiffer lorsqu’elles sont froissées, leur parler avec un vocabulaire adapté…. Bref créer une ambiance propice à la croissance en leur expliquant que si elles se caillent un peu la nuit ce n’est pas bien grave. Leurs copines, les jonquilles, ne s’arrêtent pas pour si peu, et leurs jolies fleurs jaunes sont déjà épanouies. De temps à autre, on pose l’outil et l’on va observer de plus près quelque chose qui nous intrigue. Si la rangée de fraisiers n’est pas désherbée le soir même, eh bien elle le sera demain !

Cette année ils ont percé tout ce que l’on veut mais pas la neige !

Dans l’ambiance de pénurie végétative qui règne à la fin de l’hiver, on est amené à faire attention au moindre détail : les premières fleurs de Cornus Mas, l’apparition des violettes, la blancheur flamboyante des perce-neige… On aurait presque envie de mesurer au pied à coulisse la croissance de certains bourgeons. Rien à voir avec l’abondance du mois de mai. Je sais qu’à cette période il y aura tant à voir que je ne m’intéresserai plus qu’à la globalité du paysage : taches rouges, jaunes, violettes… exquis tableau multicolore d’un peintre qui se déchaine. Rien de comparable en ces derniers jours de février : il faut une loupe parfois pour détecter les premières nuances de vert, mais quelle décharge d’énergie ! Comme pour les plantes, c’est la croissance de la lumière qui me stimule et, bien entendu, lorsqu’elle est amplifiée par l’ensoleillement quotidien, c’est le nirvana. Bien sûr, je devrais m’inquiéter un peu : est-ce bien normal de commencer à porter des arrosoirs si tôt dans l’année, d’autant que le mois de janvier a été plutôt sec et que la neige s’est principalement contentée d’orner le sommet des montagnes voisines ? Mais je n’envie pas la situation de nos amis canadiens chez qui la saison a été plutôt rigoureuse jusqu’à présent. Egoïsme profond : leurs records de température à moins trente, moins quarante degrés, me font plutôt froid dans le dos même s’ils voient plus souvent le soleil que nous au cœur de l’hiver.

Halte à l’anonymat sur le web. Voici ma photo pour les fichiers de la DCRI. (**)

Je ne suis vraiment pas un mec sérieux. Je fais encore l’effort de m’informer, quotidiennement, mais j’ai besoin des jonquilles, des bleuets et des coquelicots pour résister au côté anxiogène des infos nationales et internationales. J’admire les gilets jaunes qui continuent à résister contre vents et marées, malgré la désinformation et la haine de ceux qui défendent bec et ongles leurs privilèges. Je ne sais que faire lorsque je vois les portraits de ces enfants squelettiques du Yémen, pays auquel on vend des armes avant « d’offrir » du sparadrap. Pas mieux lorsque je réalise qu’à tout instant le dictateur turc peut mettre fin aux expériences sociales précieuses et instructives qui se déroulent au sein de la société kurde du Rojava. Terrifiant de penser que les fous furieux qui dirigent la planète peuvent semer la terreur et la désolation en d’autres contrées que l’on pensait pourtant préservées. Une grande lassitude m’envahit quand on me parle de nouveaux développements de l’industrie nucléaire mortifère ou des ventes d’armes croissantes de la France. Il faut une dose d’insouciance et une carrure solide pour résister à tout cela, à moins que ce ne soit, encore une fois de l’égoïsme…

Qui a dit qu’il n’y avait pas de belles couleurs en février ?

La nature, les randonnées, le jardin me permettent en tout cas de me ressourcer et de récupérer un peu d’énergie et de combattivité, mais c’est de plus en plus dur. Pour résister au sentiment d’être submergé par les pires aspects de l’humanité, je me documente le plus possible sur les actions courageuses de ceux qui rament à contre courant : heureusement, il y en a, même si certains croient, avec un peu trop de facilité, que leur propre bien-être constitue un pas en avant pour l’humanité. Je ne fais pas partie de ceux-là et je reste convaincu que s’il est essentiel d’expérimenter de nouvelles façons de vivre, celles-ci doivent s’extérioriser, se partager, s’élargir… Bonne vieille théorie de la propagande par le fait, sauf qu’il ne s’agit plus cette fois de bâtons de dynamite, mais de monnaies alternatives, d’autogestion, de protection des environnements fragiles, de réseaux horizontaux… Il y en a en tout cas qui se lancent dans des projets coopératifs pour cultiver la terre de façon saine ; d’autres qui cherchent des façons différentes de produire et de gérer de l’énergie, de construire et d’habiter des logements conviviaux ; la solidarité a sa place dans tout cela et c’est formidable. Le dernier DVD que j’ai regardé après avoir bien œuvré de mes mains s’intitule « Nul homme n’est une île », et il est passionnant. Je vous en reparlerai.

Vous noterez que je me rends même à la médiathèque en vélo !

La lenteur de la marche à pied ou celle du vélo me conviennent et les grandes envolées vers de lointaines contrées à portée de réacteurs me tentent moins. Il y a beaucoup à voir à notre porte ou dans le quartier voisin… Je ne me désintéresse pas des Papous de Bornéo ou des Bushman d’Afrique du Sud, mais je me dis que la Sardaigne, le Limousin, ou les Apennins c’est pas mal non plus et plus économique en kérosène. J’ai découvert aussi le vélo. Honte sur moi (mais qui ne me perturbe pas trop non plus), l’assistance électrique subvient à mon dos fatigué, à mes muscles défaillants et à mes genoux inquiets de tant d’agitation. Je supporte vaillamment le regard moqueur de certains pros qui font le tour du pâté de maison en attendant le Tour de France. C’est comme ça ! Ils ont l’arrogance de la jeunesse… Suite à la conférence Négawatt à laquelle j’ai assisté l’un de ces soirs, je me dis que je n’ai pas tout bon pour la décroissance… mais je ne me sens pas non plus responsable de l’état actuel de la planète. On aura du mal à convaincre ceux qui n’ont presque rien ou pas grand chose que notre exemple de développement est mauvais et qu’il faut qu’ils se satisfassent de leur sobriété qu’on qualifiera d’heureuse. Je reviendrai sur ce sujet hautement polémique qui me travaille. Le vélo à assistance m’a en tout cas permis d’améliorer mon rayon de découverte local et je m’en porte fort bien sans que le lithium ne dévore trop mon bien-être musculaire.

Les hémérocalles font une poussée significative dès le mois de février

Vous pensez peut-être que je dévie de ma ligne conductrice en parlant de jardin, puis d’état de la planète en terminant par un bilan de santé de ma musculature. Que non, que non ! Et puis, je vous ai prévenus, je ne suis pas un mec sérieux, pas un de ces blocs de cohérence qui font les militants de choc. Je m’appréhende comme un libertaire non encarté, quelqu’un pour qui l’éthique a plus d’importance que la politique des politicards, un être humain qui a besoin d’une bonne dose d’hédonisme pour respirer sans contrainte et être ouvert aux autres (ce qui n’est pas toujours facile, je le reconnais). Je ne suis ni violent, ni non-violent. Je ne suis ni viandard, ni végétarien. Je supporte une certaine dose d’agressivité, mais, à terme, je deviens vite rancunier. Si l’on me frappe la joue gauche, j’aurais plutôt tendance à chercher une massue pour mettre un terme au débat. La nature, telle que je la vois en œuvre dans mon jardin, mini laboratoire d’expérimentation, me fascine. Essayez donc d’observer, un soir de mai, vers huit heures, une fleur d’onagre qui s’ouvre en dépliant ses pétales et vous comprendrez ce que je veux dire… J’ai une grande soif de connaissances et si mon squelette grince de plus en plus, ma curiosité reste intacte. Comme me le dit un ami ostéopathe (ce qui me fait gentiment sourire) : mon corps terrestre est un peu fatigué, mais mon « enveloppe énergétique » est en bon état. Là-dessus, je retourne au jardin : l’autocélébration de mon nombril a atteint la côte d’alerte !

Notes de fin : (*) j’ai carrément volé le titre de ce billet à celui d’une chanson d’un gars que j’aimais bien mais qu’est plus là pour me le reprocher – Jehan Jonas – et c’est une chouette chanson.
(**) Image n°5. Toutes les photos sont « maison » ; la numéro 5 provient d’une prodigieuse expo de personnages « grandeur nature » dans le village sympathique de Miremont dans le Puy de Dôme (visité à l’automne).

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19février2019

En cheminant avec… Milly Witcop

Posté par Paul dans la catégorie : Histoire locale, nationale, internationale : pages de mémoire; Portraits d'artistes, de militantes et militants libertaires d'ici et d'ailleurs.

Un petit saut en arrière dans le temps. Un peu plus d’un siècle exactement… Londres 1912. Petit portrait de groupe dans le milieu anarchiste de la capitale. A gauche, un couple. L’homme aux petites lunettes rondes à l’arrière c’est Rudolf Rocker, un militant d’origine allemande, en exil. Il va devenir l’un des théoriciens importants de l’anarchisme (même si ses travaux sont plutôt méconnus en France). Devant lui, une jeune femme avec un chapeau de dimension respectable, fixe le photographe l’air très sérieux. C’est Milly Witcop une militante d’origine ukrainienne, en exil, le sujet principal de cette chronique. Cela fait déjà une quinzaine d’années qu’elle est devenue la compagne de Rocker, l’orateur séduisant qu’elle a rencontré en 1895 lors d’une réunion avec un petit groupe d’activistes juifs dans le quartier d’East End. En 1912, ils ont déjà vécu pas mal d’aventures en commun, dont un voyage aller-retour à New York, mais elle ne se doute pas encore que leur union va durer cinquante huit années au total.  La jeune femme va jouer un rôle considérable dans la vie et dans l’œuvre de son compagnon. On conserve le souvenir des personnages importants dans l’histoire sociale ; on oublie trop souvent que certains ont bénéficié, dans l’ombre, du soutien incessant de leur conjoint. Vous me direz qu’il en va de même pour les écrivains, les peintres ou les savants les plus connus… Certes ! Dans le cas du couple Rocker, particulièrement fusionnel, il est important de rendre à Milly la place qui est la sienne : compagne de lutte, inspiratrice, soutien de tous les instants, même si cette femme courageuse n’a signé de son nom aucun écrit important pour la postérité.

 Rien ne prédispose Milly à devenir une activiste féministe, anarchiste, militante infatigable pour la paix, contre le racisme, l’antisémitisme et l’exploitation des travailleurs par le Capital tout-puissant. Elle est née dans la petite ville de Zlatopol en Ukraine. La famille Vitkopsky, de confession juive, est d’origine russe et ukrainienne. Ainée de quatre sœurs, elle est la première à quitter son pays d’origine pour rejoindre la Grande Bretagne, en 1894. Elle espère trouver à Londres un travail suffisamment bien rémunéré pour permettre ensuite au restant de sa famille, dont l’existence est sans cesse menacée par les persécutions, de la rejoindre. Les conditions de travail sont particulièrement dures, même si une solidarité remarquable dans le quartier juif de l’East End permet aux émigrants de survivre. Ce n’est qu’en travaillant sans relâche qu’elle arrive à faire quelques économies pour atteindre son objectif. Elle prend très vite conscience des conditions invraisemblables dans lesquelles elle travaille, ainsi que ses compagnes. La lecture de la brochure rédigée par un anarchiste déjà célèbre à l’époque, Pierre Kropotkine, l’impressionne vivement et l’amène à rompre avec son ancien mode de pensée et ses traditions d’origine. Elle prend contact et s’implique dans l’équipe de militants qui rédige et diffuse le journal de propagande anarchiste « Arbeyter Fraynd ». Un an après son arrivée, elle fait la connaissance de Rudolf Rocker…

Milly ayant relativement peu écrit, la majorité des informations sur leur vie commune provient des divers hommages que Rudolf lui a rendus. Voici le portrait qu’il dresse de sa future conjointe lorsqu’il la rencontre :

« Comment et pourquoi la vie nous a-t-elle réunis ? Le comment pourrait encore s’expliquer, mais le pourquoi demeure insondable, comme la vie elle-même […] Pour Milly et moi, voilà donc comment les choses se sont passées : nous nous sommes trouvés et, bien que chacun de nous provint de sphères parfaitement étrangères, nous avons construit notre propre monde. Cela et seulement cela fut l’essentiel de notre vie. Quand j’ai rencontré Milly, il y a soixante ans, à Londres, je faisais partie du groupe Arbeyter Fraynd et travaillais à cette cause autant que je le pouvais. Milly, qui, de par ses origines, était quelqu’un de profondément religieux, trouva en Angleterre une atmosphère très différente de la vie juive qu’elle avait connue dans sa petite ville ukrainienne. Dans les célèbres sweatingshops (exploitations ouvrières) du grand Ghetto de Londres, où elle gagnait tout juste sa vie, il lui arrivait de travailler le jour du shabbath et même d’exécuter des taches qui contrariaient les principes de la religion juive. La jeune fille s’y refusait parfois, et, pour cette raison, perdit plus d’une fois son emploi et traversa des périodes difficiles. […] Le hasard voulut qu’un militant actif du mouvement libertaire de l’East End fut admis dans l’atelier où elle travaillait, et, au cours de discussions, Milly entendit pour la première fois, des choses qui, jusque-là, lui avaient été totalement étrangères et qui provoquèrent en elle un très grand trouble…»

 Dès 1898, il lui propose de l’accompagner à New York où il espère trouver un meilleur emploi. Milly accepte, mais le projet fait long feu. Les nouveaux immigrants sont repoussés à la frontière et rembarquent sur le bateau qui les a amenés. Entre autres éléments reconnus à charge par la très pudibonde Amérique, le fait que leur couple soit illégitime… Dès leur retour à Londres, ils reprennent leurs activités militantes. Outre le journal auquel ils collaboraient déjà, ils lancent une autre revue, « Germinal », dont l’orientation est plus culturelle. En 1907, nait leur fils, Fermin. Rudolf et Milly sont tous deux de farouches opposants à la guerre qui s’en vient à grands pas, ce qui les amène à prendre quelque distance avec Pierre Kropotkine avec lequel ils sont en désaccord complet. Leur militantisme pacifiste n’est pas du goût des autorités gouvernementales anglaises. A la fin de l’année 1914, Rudolf est emprisonné en tant que ressortissant d’un pays ennemi. Milly continue son action et organise notamment des soupes populaires pour les familles de chômeurs. Elle participe également aux manifestations de protestation organisées contre le choix qui est laissé aux immigrants russes : s’enrôler dans l’armée ou être déportés. Elle est arrêtée à son tour en 1916 et condamnée à deux années et demi de prison pour sa rébellion pleinement assumée… On lui promet une libération rapide si elle s’engage à renoncer à toute propagande antiguerre. Elle refuse et reste en prison jusqu’à l’automne 1918. Pendant ce temps, Rudolf est expulsé vers la Hollande en mars 1918. Le gouvernement hollandais ne veut pas de ce personnage important et souhaite le renvoyer en Allemagne, mais les douaniers refusent son entrée sur le territoire et il reste en Hollande jusqu’en novembre 1918, date à laquelle la famille est enfin réunie au complet.

 En novembre 1918, profitant du chaos et de la désorganisation, Rocker retourne enfin en Allemagne, vingt-six années après avoir quitté son pays natal. La famille s’installe à Berlin… et reprend ses activités militantes au sein du mouvement syndicaliste révolutionnaire, et notamment de la toute nouvelle formation, la FAUD (Freie Arbeiter Union Deutschlands). Rudolf devient rapidement un personnage clé de ce syndicat aux côtés de ses amis Gustav Landauer et Eric Mühsam. Après l’écrasement de la République de Bavière, et à l’initiative du social démocrate Noske qui fait tirer sur les ouvriers en grève de Berlin, en février 1920, Rocker est emprisonné un mois. Pendant cette période, Milly s’engage aux côtés des femmes du syndicat pour que leur voix soit enfin entendue et que les militantes occupent les places qui doivent être les leurs. Elle participe à la création de l’Union des Femmes, à Berlin, et rédige une brochure intitulée Was will der Syndikalistische Frauenbund? (Qu’est-ce que les syndicats féminins veulent ?). Milly considère que les femmes sont victimes, comme les hommes, de l’exploitation capitaliste, mais qu’elles « bénéficient » d’une seconde exploitation par leurs partenaires masculins. Elle pense que le travail domestique doit être considéré comme tout aussi précieux que le travail salarié. Elle se bat pour une organisation autonome des femmes au sein de la FAUD. Très rapidement, une revue spécifique à la défense des droits des femmes est publiée comme supplément à la revue du syndicat. Des sujets importants sont abordés dans chaque numéro. Le débat sur la sexualité est l’un des plus vigoureux. Milly réclame un accès à la contraception et préconise une « grève de la procréation » pour que ce droit soit obtenu.

la revue Germinal

Un autre combat important livré par Milly Witcop est celui qu’elle mène contre l’antisémitisme, bien trop présent à ses yeux au sein du mouvement ouvrier. Dès 1921, la montée en puissance du nouveau parti national socialiste l’inquiète gravement. La situation devient rapidement dangereuse pour les militants révolutionnaires. Même si elle a largement pris ses distances avec ses convictions religieuses, elle n’oublie pas que c’est en grande partie à cause des pogroms que sa famille et elle ont fui la Russie une trentaine d’année auparavant. Peu de temps après l’incendie du Reichstag en février 1933, la famille Rocker fuit à nouveau l’Allemagne pour trouver refuge aux Etats-Unis, après un long périple à travers Suisse, France et Grande-Bretagne. A l’automne 1937, quelques temps après leur arrivée aux USA, les Rocker s’installent à Mohegan, une communauté anarchiste dans le comté de Westchester, où ils résideront jusqu’à la fin de leur vie. Milly, comme Rudolf, combat sur tous les fronts. Tous deux s’engagent à fond pour soutenir le mouvement révolutionnaire en Espagne en juillet 1936. Leur déception est grande lorsqu’ils prennent conscience du fait que les camarades espagnols n’ont plus aucune chance de triompher. Contrairement à l’attitude anti-guerre qu’ils avaient adoptée en 1914, le couple estime que la lutte contre le fascisme sous toutes ses formes est incontournable, et soutient l’engagement des Etats-Unis dans le nouveau conflit mondial en cours. Comme d’autres militants anarchistes, ils estiment que le nazisme ne peut pas être vaincu par une solution pacifiste.

Milly et Rudolf en 1955

A la fin de la deuxième guerre mondiale, Milly s’intéresse au combat du mouvement sioniste, mais elle se questionne rapidement sur la validité de l’idée de création d’un Etat juif comme solution au problème des persécutions. Elle investit beaucoup de son temps dans la solidarité avec le mouvement anarchiste allemand que quelques compagnons essaient de faire renaître de ses cendres. Les libertaires envoient des colis pour aider les survivants pendant la période de ruine de l’après-guerre. Ce militantisme intense est interrompu au milieu des années 50 par de graves soucis de santé. Des problèmes pulmonaires entraînent son hospitalisation. Son état général décline rapidement, même si elle connaît quelques périodes de rémission. Milly décède le 23 novembre 1955. Pendant de longues semaines, Rudolf, Fermin, son fils,  ainsi que d’autres compagnes et compagnons ont veillé à son chevet. Je donne à nouveau la parole à son conjoint :

« La nouvelle de sa mort se propagea rapidement. De tous les coins du monde me parvinrent des messages de vieux amis, de groupes libertaires, de syndicats et d’organisations corporatives. De belles paroles furent prononcées à son sujet, si belles qu’elles agirent comme un baume sur cette blessure qui ne se refermera pas avant longtemps. Je suis heureux d’avoir des amis si fidèles qu’ils ont été capables d’atténuer, en cette période douloureuse de ma vie, ce sentiment d’abandon, de solitude provoquée par la mort de Milly. […] Un de ces amis, connaissant bien la nature de la relation qui nous unissait, Milly et moi, m’écrivit, en ces jours : « Vous avez vécu l’un pour l’autre si intensément que rien ne pourra briser ce lien ». Ces paroles, je les ressens au plus profond de moi. »

Rudolf Rocker mourut, à son tour, trois années plus tard, en septembre 1958. Durant cette période il continua à écrire et rédigea, entre autres, une brochure en hommage à sa compagne. Ce fait est suffisamment rare pour être signalé ! Bien que ce ne soit pas l’objet de mon propos, je tiens à vous signaler également que l’une des sœurs de Milly, Rose, était également une militante importante au sein du mouvement anarcha-féministe américain. Quant à leur fils Fermin, il devint un peintre réputé dont plusieurs œuvres peuvent être admirées sur le Web. Milly Witcop ayant peu écrit, certains mettront peut-être en doute l’importance du rôle qu’elle a eu dans l’œuvre de son mari. Je conclurai cette chronique en citant un autre extrait de la brochure que lui a consacré Rudolf :

« Cette harmonie qui présida à notre vie commune n’évitait pas, fort heureusement, les points de désaccord. Son intelligence la portait à se faire sa propre opinion sur toute chose et à être capable d’argumenter avec beaucoup d’habileté. Quand, parfois, une discussion nous opposait et que nous nous enflammions, il lui arrivait de me dire, pleine de joie : « Nous sommes un couple singulier. » »

un portrait de sa mère réalisé par Fermin Rocker.

Sources documentaires : sur la Toile, entre autres, Wikipédia et le site « Margaret Sanger Papers Project » ; côté livre, le très remarquable « Rudolf Rocker ou la liberté par en bas », collection « A Contretemps » reprise par les éditions libertaires – le numéro de la revue « Itinéraire » consacré à Rudolf Rocker… Pour les illustrations, les sources indiquées plus les archives du site Anarcoefemèrides.

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